Traversières pensées

L’ambulance n’est pas une ambulance, mais une carriole destinée à recevoir et amplifier chaque bosse de la route.
La route n’est pas la route, c’est la place de Grève.
          - Je vois les nuages.
          - Je dis à l’ambulancière : « c’est beau les nuages ». Il est très facile et très difficile d’être jeune.
Elle réfléchit et dit : 
          « tout est beau ». 
Sa parole expose dans l’ambulance.

          - qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
          - Moi ? Rien. Je réfléchis sur ce qu’est un sourire, un vrai sourire.
          - C’est tout, rien d’autre ?
          - Non, rien d’autre, mais ça me prend tout mon temps. Il me semble que si je découvre de quel abîme étoilé remonte vers nous un vrai sourire alors je n’aurais perdu ni mon temps ni ma vie.
          - Et les larmes ?
          - Les larmes – pas celle du sentiment, de la perte, mais les larmes sans origine –, quand tu te penches sur leur eau blanche et salée, tu peux y entrevoir un sourire comme celui là qui m’intrigue tant.
          - Qu’est-ce qui t’aide à vivre ?
          - À rien. Ah, si peut-être : écrire.
          - Je ne comprends pas. Qu’écris-tu au juste ?
          - C’est très proche de l’enfantin trépignement de la pluie sur une verrière colorée dont une plaque est brisée : je passe, j’entends ce petit piétinement et c’est comme si soudain j’entendais ce « Ah ! » dont les Japonais disent qu’il est le souffle, la main, la substance des choses, que parfois elles délivrent. Quelque chose qui chuchote quelque chose. L’écriture reprend ce chuchotement et l’amplifie.
         - Dans quel but ?
         - Arracher le langage à l’enfer des opinions.

Christian Bobin. Recueil : « Le Murmure ». Éd. Gallimard


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