… renforcent la vérité !
Comment enrayer l’irrésistible ascension des infox et des rumeurs qui polluent les débats ? En réaffirmant que nos démocraties ont besoin de vérité, avance Gloria Origgi philosophe italienne. Mais d’une vérité humble et transparente.
Un jeune Français sur six estime que la Terre est plate (sondage Ifop, 2023). D’autres sont convaincus que le vrai prénom de Brigitte Macron est Jean-Michel, ou que les vaccins anti-Covid n’ont servi qu’à nous implanter des puces 5G sous la peau.
Tout cela nous plonge dans l’embarras, le dépit, la colère. Faut-il que les tenants de la raison tapent du poing sur la table et réaffirment que la vérité des faits existe bel et bien, que certains discours sont aussi solides que 2+2=4 quand d’autres relèvent de la foutaise ?
Ce sont ces questions qu’explore la philosophe italienne Gloria Origgi, dans son essai « La vérité est une question politique ». Si la Milanaise ambitionne bien de remettre en avant « cette notion vieillotte et austère » qu’est la vérité, elle met en garde les démocraties contre toute forme d’arrogance. Il ne suffit pas d’énoncer le vrai pour être cru…
On a le sentiment que la recherche de la vérité est la quête de tous les penseurs. Or, vous dites que vos collègues, les philosophes, s’en méfient un peu…
C’est vrai que depuis Nietzsche et tout au long du XXe siècle, la philosophie a eu tendance à démanteler cette notion. Ce que nous qualifions de « vrai », d’« objectif », n’est-il pas le fruit d’une construction sociale et culturelle ? Hannah Arendt pensait ainsi que la politique était le royaume des opinions, pas de la vérité : on peut y débattre de justice ou de liberté, mais pas de ce qui est vrai ou faux.
Je ne suis pas d’accord. Je pense qu’il existe des faits dans le monde sur lesquels on peut et on doit s’accorder : la Terre n’est pas plate, le Soleil ne tourne pas autour d’elle, les hommes sont bien allés sur la Lune – il en existe mille preuves scientifiques. Sauf que cela ne suffit pas. Non seulement parce que la science est loin de répondre à toutes les questions, mais parce qu’elle n’avance jamais indépendamment des valeurs d’une société, des choix politiques et économiques qui sont faits.
Prenez le cas des vaccins à ARN messager : ils dormaient dans les tiroirs de l’industrie pharmaceutique depuis dix ans, car trop chers à produire. Après la pandémie de Covid-19, il n’a fallu que sept mois pour les mettre sur le marché. C’est un choix scientifique qui a bien été accompli par le politique.
En l’occurrence, les vaccins montrent que la vérité scientifique clôt parfois les débats. Dès que les populations ont été vaccinées, les hôpitaux se sont vidés…
La culture ne s’efface jamais derrière la science : les Italiens, par exemple, ont accepté comme un seul homme les campagnes de vaccination quand, au contraire, les Français ont débattu, bataillé. Personne ne prétendra pourtant que les Italiens ont davantage de connaissances en virologie que les Français !
Mais, culturellement, c’est un peuple passif quand les Français se montrent plutôt réfractaires. Ce qui n’est pas grave. Moi, je pense, avec John Stuart Mill [philosophe anglais né en 1806, NDLR] et son essai « De la liberté » [1859], que toutes les croyances doivent être énoncées, même les plus idiotes, car elles obligent les tenants des faits scientifiques à bien expliquer leurs procédures.
Les fake news n’affaiblissent pas la vérité, au contraire : elles la renforcent ! Souvenez-vous, après les premières vaccinations contre le Covid, il a bien fallu admettre que les vaccins ne nous empêchaient pas d’attraper la maladie, même s’ils en réduisaient les symptômes. La communauté scientifique a dû répondre aux attaques des antivax, ce qui l’a obligée à un sain effort de modestie et de pédagogie. Il aurait été encore mieux qu’elle se montre plus transparente…
Que voulez-vous dire ?
L’expertise n’habite jamais dans une tour d’ivoire : les experts d’un domaine sont choisis par les autorités de leurs pays, selon des critères bien particuliers. Est-ce en fonction de leurs diplômes, de leur carrière académique, de leur proximité politique avec le pouvoir… ?
Pendant longtemps, la crédibilité d’un comité reposait sur le fait que ses membres étaient des hommes blancs et âgés. Cette absence de diversité, aujourd’hui, le desservirait.
Je crois que l’une des tâches de ceux qui veulent soutenir le primat de la vérité en démocratie consiste justement à rendre ces critères le plus transparents possible. Et cesser de faire comme s’ils coulaient de source. Car à ce jeu-là, les démocraties risquent de succomber au « syndrome Semmelweis ».
Qu’est-ce que c’est ?
Ignaz Semmelweis était un médecin hongrois qui a compris au milieu du XIXe siècle que ses confrères devaient impérativement se laver les mains quand, après avoir disséqué un cadavre, ils allaient effectuer un accouchement, parce qu’ils portaient sur eux des germes mortels. Semmelweis avait raison à 100 % sur le plan scientifique, mais il n’a pas su faire entendre son message. De fait, il a été rejeté par la communauté médicale, a été jugé fou, et est mort à l’hôpital psychiatrique, battu par ses gardiens…
Les démocraties vont-elles subir le même sort que Semmelweis, vous pensez ?
C’est, très précisément, la nature du combat que nous, partisans de la raison et de la démocratie, devons mener. A la nouvelle que le mot « post-vérité » est entré en 2016 à l’« Oxford English Dictionary », il y avait deux manières de réagir : la panique ou la résolution. La résolution me semble préférable.
Ce terme, qui désigne, je le rappelle, « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles », en dit long sur le besoin que nous avons d’agir. Pour qu’il y ait « post-vérité », il faut bien que « vérité » signifie quelque chose !
Mais vous jugez que les institutions du savoir, notamment l’école et l’université, agissent de manière complètement dépassée face à une révolution qui est à vos yeux aussi essentielle que le passage du paléolithique au néolithique…
Exactement. Ce que l’humanité vit est plus important que ce qu’elle a vécu avec l’invention de la bombe atomique. Nos élites n’en mesurent pas très bien l’ampleur. Par exemple, plutôt que d’être paniqués et impuissants face au surgissement de l’intelligence artificielle, nous ferions mieux d’en arracher le monopole des griffes du secteur privé, en finançant largement une TA publique et éthique.
Plutôt que de déplorer que nos enfants perdent leurs capacités d’attention parce qu’ils sont trop connectés, nous devrions leur apprendre à déployer autrement cette attention. Comment ? En développant leur vigilance épistémique [d' »épistémè », « savoir » en grec], c’est-à-dire leur pouvoir de filtrer intelligemment tout ce qu’ils trouvent sur internet.
Apprendre à juger de la qualité de l’information, c’est comme distinguer un bon vin d’une piquette : cela prend du temps, de la pratique. En Europe, nous pouvons le faire : nous avons une certaine exigence intellectuelle, et puis, nous avons du style !
Arnaud Gonzague. L’Obs N° 3101. 07/03/2024
Mais que ça ne serve pas d’argument pour nous cacher la vérité. G Bornstein sur LCI nous assène que la Crimée est ukrainienne, en oubliant de préciser que 98% des criméens ne parlent que le russe et 2% le tatar, que c’est Krouchtchev qui a mis la Crimée en Ukraine alors qu’elle est russe depuis Catherine II. On nous ment tout en nous affirmant que ce sont les autres qui mentent.