La liberté de l’information toujours plus menacée

Même si beaucoup de dirigeants politiques ne s’en alarment pas, c’est un constat qui a pris de plus en plus de consistance au fil de ces derniers mois : depuis l’époque sombre de l’entre-deux-guerres, au cours de laquelle la presse française a fait naufrage, malmenée par les puissances d’argent et quelques figures de l’extrême droite désireuses de l’enrôler dans son combat pour renverser la République, jamais la liberté de l’information n’a été en danger autant qu’elle l’est aujourd’hui.

Tout au long des quinquennats de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande, tout pourtant avait déjà été de mal en pis. Rachat des Échos puis du Parisien par le milliardaire Bernard Arnault ; rachat de Libération, du groupe L’Express, puis de NextRadio TV (BFMTV, BFM Business, RMC, etc.) par le milliardaire Patrick Drahi ; rachat du groupe Le Monde, de L’Obs, des journaux du groupe France-Antilles, puis de Nice-Matin par le milliardaire Xavier Niel, agissant tantôt en solo, tantôt avec des associés ; rachat du pôle magazine du groupe Lagardère, puis de l’hebdo Marianne par le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky : de 2008 à 2017, c’est une véritable boulimie d’achats qui a saisi les puissances d’argent.

On pouvait donc penser que le droit de savoir des citoyens ne pouvait être davantage mis à mal. Et pourtant si. Car à partir de 2017, Emmanuel Macron a poursuivi – ou a laissé faire ce qui n’est pas mieux, voire plus hypocrite – ce travail de sape contre le droit de savoir des citoyens en multipliant les lois liberticides, comme celle sur le secret des affaires ou celle sur les « fake news ».

Depuis quelques mois, les grandes manœuvres ont repris dans la presse. Avec le milliardaire Rodolphe Saadé qui vient de croquer par surprise l’empire de presse de son compère Patrick Drahi, rachetant les meubles en même temps que les rédactions, comme si  la presse était une vulgaire marchandise que l’on pouvait asservir dans des logiques d’influence ; avec Bernard Arnault qui négocie en secret le rachat de Paris Match à un prix faramineux ; et puis surtout avec Vincent Bolloré qui veut enrôler toute la presse qu’il contrôle – en même temps que le géant de l’édition Hachette – dans les combats de l’extrême droite.

Mais si l’époque est à ce point inquiétante, c’est que l’offensive contre le droit de savoir des citoyens n’est pas conduite que par les puissances d’argent.

Emmenée par Emmanuel Macron, la puissance publique aussi y participe, et cela d’une double façon. D’abord, elle n’assume pas sa mission de régulation, pour interdire toutes ces opérations de prédation. Mais surtout, on comprend désormais quelle est la feuille de route de la nouvelle ministre de la culture et de la communication : remettre au pas le service public et ses deux grands piliers que sont Radio France et France Télévisions.

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Dans cette « bataille de domination des pensées distillées via l’information » le plus dangereux est sans doute Vincent Bolloré

Vincent Bolloré a toutes les audaces et se pose en victime, lui qui a décapité tant de sociétés de journalistes (SDJ) ces derniers temps. Alors qu’il purge et construit un groupe de presse d’extrême droite – ce qui, à cette échelle, est sans précédent depuis l’entre-deux-guerres –, ses subordonnés prétendent qu’on veut les faire taire et crient à la liberté de la presse est en danger.

Le prétexte, le renouvellement des fréquences de quinze chaînes de la TNT qui doit intervenir en 2025, dont les deux chaînes du groupe Canal contrôlées par Bolloré : C8 et CNews. Un renouvellement qui fait l’objet d’une offensive de tous les grands opérateurs de télévision, emmenés par Vincent Bolloré. Non contents d’avoir obtenu la concession à titre gracieux de leurs fréquences, ils veulent aussi pouvoir en jouir sans respecter le cahier des charges auquel ils ont souscrit dès l’origine.

Voici belle lurette que le groupe Bouygues ne respecte plus le « mieux-disant culturel » auquel il s’était engagé en 1987, lors de la privatisation de TF1. Et Vincent Bolloré fait de même avec ses chaînes : le cahier des charges lui fait obligation de respecter le pluralisme, mais de cela il se moque et, au mépris de ses obligations, il a fait de ses médias des chaînes d’opinion, par surcroît en bafouant perpétuellement la loi. À lui seul, Cyril Hanouna été visé par un peu moins d’une trentaine de sanctions par le CSA d’abord, puis par l’organisme qui lui a succédé, l’Arcom.

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La feuille de route de Rachida Dati

Dans l’idéal qu’il porte, le service public de l’audiovisuel devrait être un sanctuaire, pour protéger ses rédactions des vents mauvais qui peuvent souffler dans le privé. Or, en parallèle aux évolutions très inquiétantes à l’œuvre dans les médias privés, de lourdes menaces pèsent sur le secteur public. La feuille de route qui a été confiée par Emmanuel Macron à Rachida Dati, la nouvelle ministre de la culture et de la communication, en est la preuve.

Une première consigne saute aux yeux : ne rien dire et ne rien faire qui puisse faire barrage à l’offensive de Vincent Bolloré. Illustration : à peine entrée en fonctions, la ministre multiplie les entretiens avec ces médias, qui viennent de connaître une purge sans précédent. Le 4 février, elle donne ainsi un entretien à Geoffroy Lejeune, dans le JDD. Le 6 février, c’est à Sonia Mabrouk, une autre membre de choc de l’équipe Bolloré, qu’elle se confie, au micro d’Europe 1.

Tançant le service public, en faisant observer qu’il « faudra qu’il soit le reflet de la diversité des opinions des Français », elle couvre d’éloges la journaliste et implicitement son actionnaire : « Vous appartenez à un média privé qui est très dynamique, qui s’organise, qui fait face aux bouleversements technologiques. »

La feuille de route de la ministre, c’est aussi d’organiser un grand rapprochement entre les diverses entités de l’audiovisuel public, comprenant France Télévisions, Radio France, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et France Médias Monde (regroupement de France 24 et de RFI).

Lors de son audition, le 12 mars au Sénat, la ministre n’a pas donné beaucoup de précisions sur un projet supposé aboutir dans l’année. S’agira-t-il d’une fusion pure et simple ? De la création d’une holding, rassemblant les différentes entités ? D’une simple gouvernance commune ? Tout juste sait-on que l’audiovisuel public devra « rassembler ses forces ».

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Le 19 janvier, le directeur de l’information de France Télévisions a donné instruction aux journalistes travaillant sur les magazines de faire une pause dans leurs investigations concernant les portraits de responsables politiques d’ici aux élections européennes, sous le prétexte fallacieux de respect du pluralisme.

Il suffira alors de nommer les bons hommes (ou femmes) aux bons endroits pour que la « macronisation » de l’audiovisuel public fasse de grands progrès. La PDG de Radio France Sibyle Veil le sait pertinemment, elle qui est une proche du chef de l’État. Et Delphine Ernotte l’a bien compris, elle qui est fréquemment convoquée à l’Élysée.

Comme l’a raconté Le Monde, le 19 janvier, le directeur de l’information de France Télévisions, Alexandre Kara, a donné instruction aux journalistes travaillant sur les magazines (« Complément d’enquête », « Envoyé spécial », « 13 h 15 ») de faire une pause dans leurs investigations concernant les portraits de responsables politiques d’ici aux élections européennes du 9 juin en France, sous le prétexte fallacieux de respect du pluralisme.

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Résumant le point de vue de beaucoup de journalistes et de tous les syndicats, le SNJ-CGT a commenté la décision dans un communiqué (Voir ci-dessous) justement titré : « La honte ! »

Bref, les sujets d’inquiétude sont innombrables. […]


Laurent Mauduit. Mediapart. Source (courts extraits)


La honte : l’information du service public décrédibilisée par sa propre direction !

Après l’émoi aussi vif que compréhensible suscité au sein des rédactions de France Télévisions, les articles se multiplient dans la presse autour d’une décision qui interroge très fortement : la direction de l’information de FTV a décidé de suspendre la diffusion de portraits politiques dans ses magazines d’information jusqu’à l’issue des élections européennes à venir.

Un choix pour le moins étonnant en soi, accompagné d’un argument spécieux de la part du directeur de l’information : il s’agirait d’équilibrer le temps d’expression des invité·es lors des émissions politiques à venir.

Sauf que… nous apprenons entre temps que parmi les portraits dont la diffusion était déjà prévue, l’un devait être consacré à Rachida Dati, notre nouvelle ministre de tutelle, alors que celui du très macroniste et sulfureux secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kholer, devait être rediffusé. Le temps d’antenne accordé à ces personnalités politiques au cours de ces reportages peut difficilement être décompté de celui calculé dans le cadre de la campagne pour les élections européennes.

De plus, l’émission Complément d’enquête avait programmé ses enquêtes en respectant une certaine égalité de traitement entre les différents courants politiques, mais cette impartialité est totalement remise en cause par la direction de l’information.

Un affaiblissement inacceptable de l’information de service public S’il est impossible, à ce stade, de déterminer si cette décision ubuesque est le résultat de pressions exercées par le pouvoir, du zèle d’une direction fébrile dans un moment à la fois politiquement tendu et délicat pour l’avenir de France Télévisions, ou si elle répond à d’autres motivations, le résultat pour la crédibilité de nos antennes est catastrophique.

Elle fait le jeu de ceux qui dénoncent la partialité du service public, à commencer par le Rassemblement National, qui avait déjà pour projet la privatisation de l’ensemble de l’audiovisuel public, et qui crie à la connivence après la diffusion récente du portrait de Jordan Bardella. Une politique éditoriale plus largement problématique Plus généralement, cette décision n’est malheureusement pas la seule à poser problème sur le plan éditorial.

Avec le choix, contraire aux principes déontologiques, de sponsoriser un journal télévisé (le journal du climat), avec la prééminence sur nos antennes d’une éditorialiste connue pour ses liens familiaux avec un membre du gouvernement sans que la direction de l’information ne bouge le petit doigt, avec la catastrophe éditoriale de Tempo, la coupe est pleine.

Il   est  temps   de  changer de cap, d’avoir une direction qui garantisse vraiment l’indépendance de l’information et cesse d’avaler des couleuvres. Une urgence : rétablir la confiance Les missions premières de l’audiovisuel public sont d’assurer une information indépendante de tous les pouvoir, d’œuvrer à la pérennité de son existence, de protéger son image et ses salarié.es. Elles sont aujourd’hui bafouées par une direction aussi légère qu’inconséquente, en plus d’être fortement suspecte de servilité.

 Comme une grande partie de nos collègues, nous dénonçons fermement la décision de suspendre les portraits politiques dans les magazines d’investigation. La direction doit faire marche arrière. De même, elle doit impérativement reconnaitre publiquement son erreur. Ce sont là deux conditions sine qua non du rétablissement de la confiance avec le public dont nous sommes censés servir, avant toute autre considération, les intérêts. Paris, le 30 janvier 2024


Syndicats, le SNJ-CGT. Source (lecture libre en suivant le lien)


4 réflexions sur “La liberté de l’information toujours plus menacée

  1. bernarddominik 21/03/2024 / 14h43

    Macron a oublié que l’information contrôlée et censurée va faire le bonheur des fake sur internet. Déjà plus de la moitié des français pensent que les médias leur mentent et on le voit au sujet de Gaza (pas un mot sur les prélèvements d’organes sur les morts palestiniens faits par Israël) et sur l’Ukraine que des mensonges ( exemple 30000 morts ukrainiens pour 400000 russes, qui peut croire ça ?)

  2. tatchou92 21/03/2024 / 15h06

    Je crois me souvenir que dans les années 60, il y avait un Ministre de l’Information qui tenait le rôle…dévolu par Le Général… et Monsieur le Premier Ministre.
    – les soixantehuitards doivent s’en rappeler.. S’il y avait un contrôle..il y avait ausi de émissions ayant un contenu, de grands producteurs et de grands journalistes… certains ayant « trinqué » mais ensuite réintégrés, heureusement et développé une belle carrière : Les sportifs : « Allez les Petits » de Roger COUDERC, CHAPATTE, LES INFOS, les émissions de fond et grand public, les beaux reportages :: Claude DARGET,.. Pierre LAZAREFF, Igor BARRERE, Pierre DESGRAUPES..

    – Pour la presse écrite, les grands quotidiens nationaux, et dans ma région, je me souviens en particulier du journal L’UNION « grand quotidien d’information issu de la Résistance » (c’était son sous titre) qui rayonnait en Champagne-Ardennes. D’autres titres se partageaient les régions, chaque lecteur y trouvait son compte… Nous n’étions pas vus comme des clients à amuser, mais comme des lecteurs fidèles,

    – aujourd’hui : aboule ton fric, passe la monnnaie pour la pub qui te vend du rêve, on réfléchit pour toi, lis et tais toi.

  3. Anonyme 24/03/2024 / 15h34

    Les médias majeurs font donc un peu la pluie et le beau temps de l’opinion.
    À nous citoyens, à travers nos blogs, nos chaînes YouTube et autre, de reprendre le récit, de questionner les intérêts, les contradictions, de poser les bonnes questions, d’enrichir le paysage médiatique par les nuances d’opinions complémentaires, par nos consciences et nos sensibilités…

    • Libres jugements 24/03/2024 / 15h50

      J’approuve ce commentaire bien que référencé « Anonyme », J’aurais préféré qu’il comporte au moins des initiales… merci pour la prochaine fois. Michel

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