Ukraine. Un écrivain au front

Artem Chapeye, témoigne de nouvelles interrogations : quel est le sens de l’engagement, de l’amitié, de l’injustice ?

  • Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un homme qui n’a jamais, ne serait-ce qu’un jour, pensé prendre les armes ?
  • Qui tout au long de sa vie n’a envisagé que de fuir et de se cacher ?
  • Pourquoi et comment change-t-il d’avis ?
  • Que se passe-t-il dans sa tête ?

Cela fait deux ans que j’y pense, deux ans dans l’armée. Je déroule la pelote, je démêle. Mais je ne comprends toujours pas jusqu’au bout. […]

Déjà à l’époque [le 24 février, NDLR], il était clair pour moi que le poids le plus lourd, comme toujours, pèserait sur les épaules des gens simples, non privilégiés. Autrement dit, les paysans, les conducteurs de bus, les ouvriers de bâtiment, les gardiens de supermarchés.

L’Ukraine authentique au sujet de laquelle j’ai écrit […] C’est la première émotion forte qui a percé mon monde opaque et pâle après le premier jour de torpeur, premier jour de l’invasion des Ténèbres. Ce soir-là et la nuit qui a suivi, privé de sommeil par de graves réflexions, j’ai décidé de m’engager dans l’armée, aux côtés des citoyens lambda, non privilégiés. Et le lendemain, lorsque je suis parvenu à mon lieu de résidence officiel, je me suis présenté au commissariat militaire.

La veille, je me considérais comme un pacifiste convaincu. Depuis, j’appelle ce positionnement un « pacifisme abstrait ». […] Dans l’armée, je me suis demandé ce que faisait le Mahatma Gandhi à la veille de la Seconde Guerre mondiale et pendant celle-ci. Une recherche Google m’a appris qu’apparemment il écrivait des lettres respectueuses et pleines de tournures révérencieuses à Hitler en lui demandant de se raviser et de ne pas combattre. Ce ne sont pas des lettres respectueuses qui ont arrêté et vaincu Hitler, mais les gens qui l’ont combattu. […]

Je porte un putain d’uniforme, avec une putain d’arme automatique sous les pieds, quelque part dans un wagon. Maintenant, les cauchemars, c’est ma réalité.

Je me détourne des autres soldats et j’essaie de sangloter en silence, pour que personne ne m’entende. Le plus dur, c’est le matin. Je me réveille après une nuit de sommeil, et la guerre est toujours là. [..]

Nous ne pouvons pas nous rendre. Nous sommes obligés d’épuiser la dictature par nos propres souffrances. Sinon, la vie sur cette planète deviendrait plus dure encore. Il y aurait moins de liberté.

Si Pouline réussit, cela excitera les fantasmes d’autres dictateurs. De très jeunes gens de la défense antiaérienne sont passés par notre unité. Des enfants qui ont vu la mort de près. Leur officier femme a été « brisée en deux », quand leur local s’est effondré à la suite d’un bombardement russe. Alors qu’il nous en faisait le récit, un des ados avait les mains qui tremblaient. […]

Au début, m’étant forgé une image de la guerre à partir des livres contre la guerre, j’avais très peur que les gens perdent rapidement leur visage humain : je craignais « l’ensauvagement ». Mais voilà que la guerre dure depuis dix-huit mois et je ne le vois absolument pas.

Je dirais même que les soldats deviennent plus… doux, si je peux m’exprimer ainsi. Un jour, nous avons convoyé un jeune homme. Je n’approfondirai pas, mais il était accusé d’un crime. La nuit, il a gelé fort, et le chauffage du véhicule ne suffisait pas. Notre criminel « tremblait » non seulement de froid, mais aussi de peur. Et j’ai été touché quand mon camarade, un gardien armé, a pris son propre sac de couchage – ce qui veut dire ses draps et ses produits d’hygiène – et a non seulement donné tout cela au prisonnier, mais l’a autorisé, sur un siège arrière étroit, à mettre sa tête sur ses genoux : « Tu ferais bien de dormir. Nous, nous n’en avons pas le droit, mais toi, tu peux. » […]

Et puisque j’imagine parfaitement que, dans d’autres circonstances, j’aurais pu me conduire différemment, j’ai cessé de juger ceux qui restent à la maison de peur de sortir avant la tombée de la nuit, quand les représentants de l’administration militaire ne passent plus.

J’en connais quelques-uns. Je n’en veux pas à ces gens. Je suis moins tolérant à l’égard de ceux qui se sont procuré de fausses attestations d’invalidité ou de tutelle d’un handicapé. J’en veux davantage aux « patriotes » patentés qui, à Courchevel, en buvant du champagne à 1 000 euros la bouteille, chantent en agitant le drapeau « Vova, casse-leur la gueule, on va t’aider » (histoire authentique, vidéo à l’appui). […]

Même moi, un gauchiste, j’ai la chair de poule quand j’entends l’hymne et d’autres chansons vieilles d’un siècle. Pas parce que je suis devenu plus « nationaliste », mais parce que les hyperboles prennent soudain un sens littéral. « Nous donnerons notre âme et notre corps pour notre liberté. »

C’est ce que font les militaires aujourd’hui, littéralement. « Nous prouverons, frères, que nous sommes de la lignée cosaque. » Une phrase pathétique rabâchée depuis l’école. Mais, maintenant, j’admets l’importance – pour les paysans asservis par l’Empire russe de manière générale et pour le poète national serf Tarass Chevtchenko, en particulier – de l’héritage cosaque.

Je me souviens de la lutte contre la colonisation. Des gens libres, quand bien même un peu sauvages. Peut-être que cette période, vieille de trois cents ans, explique toujours la différence radicale entre les Ukrainiens, avec leur attachement républicain traditionnel, voire leur anarchisme et leur sempiternel « A bas l’hetman ! », et les Russes, qui pendant tous ces siècles étaient gouvernés par des tsars. […]

Je me souviens du sourire d’un jeune homme discret, père de deux enfants. Sans afficher sa décision, il s’est fait muter de notre unité relativement calme vers la brigade d’assaut Nous nous sommes croisés par hasard à la gare. Il a souri en guise d’adieu. Une semaine plus tard, il est revenu dans un cercueil. On nous a libérés pour aller à l’enterrement J’ai eu honte d’y assister. Parce que j’étais en vie. […]

J’ai vu qu’il voulait parler avec moi – cet homme d’une cinquantaine d’années à la barbe pointue, assis à la table d’un café de province. Nous étions tous les deux en uniforme, tous les autres autour étaient en civil. [..] Au début, nous en sommes restés à des généralités : où on sert, où on est allés. Puis il a dit : « Le plus dur, c’est le premier tir. J’ai vu ses yeux… – Tu as tué beaucoup de gens ?» ai-je dit en me mordant instantanément la langue. « Question stupide. – Excuse-moi – Question stupide. Pardon. Pardon. Pardon… »

Ses yeux se sont remplis de larmes. [..] « Je n’ai pas dormi pendant un mois. [..] A peine je m’endors que je vois ses yeux. En permission, à la maison… Un chat entre dans la pièce, je sursaute. Ce sont des gens comme nous… — il sanglote de nouveau.

On les a jetés sur nous, comme des chiens… Si ce n’est pas moi… Ce sera d’autres gars. Et après tu reviens, et on te demande : « Est-ce qu’il y en a eu beaucoup ? »… »

Une fois, neuf mois après le déclenchement de la guerre, je suis allé voir mes enfants à l’étranger. C’était exceptionnel pour un soldat. Je suis rentré en Ukraine une semaine plus tard. J’ai marché jusqu’à la caserne de la petite ville où je sers actuellement, par une froide soirée d’hiver.

La ville était presque entièrement plongée dans le noir à cause des bombardements russes sur les centrales électriques. Ici et là bruissaient les groupes électrogènes et les rares vitres renvoyaient une lumière pâle. J’avançais dans l’obscurité et je ressentais que, pour moi, la réalité était ici, en ce lieu. Une véritable existence. Toute la profondeur de la vie.


Artem Chapeye. L’Obs. N° 3098. 15/02/2024


Lire : « Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes », par Artem Chapeye, Bayard. Récits.


4 réflexions sur “Ukraine. Un écrivain au front

  1. bernarddominik 21/02/2024 / 9h54

    300 000 ukrainiens meurent sous les balles russes tous les ans, pourquoi ? Pour que l’Ukraine de Zelensky rentre dans l’Otan et l’UE. C’est d’autant plus cher payé que cette guerre peut durer 10 ans, ou 70 comme celle de Corée. En Ukraine tous ceux qui parlent de paix sont jugés comme traîtres et emprisonnés. Alors, on continue ? Jusqu’au dernier Ukrainien ? Jusqu’au dernier européen comme le souhaite Zelensky ?

    • Libres jugements 21/02/2024 / 10h41

      Sans doute est-il plus facile bien calé dans son fauteuil en France de porter un jugement sur l’attitude du peuple Ukrainiens, sur le nationalisme du peuple ukrainien, sur l’envie de ne pas être un satellite de la Russie…
      À titre personnel, je me suis toujours posé la question de ma réaction, de mon attitude personnelle, de mon possible engagement — à défendre alors que je suis profondément antimilitariste — si notre beau pays de France était attaqué par des puissances étrangères.

      • bernarddominik 21/02/2024 / 14h39

        Sur arte mardi 20 un reportage sur l’Ukraine où on perçoit bien que les choix de Zelensky sont loin de faire l’unanimité, d’autant plus que ses adversaires sont qualifiés de traitres et jugés comme tels. La Finlande et la Suède étaient neutres était ce des satellites de l’URSS puis de là Russie? L’UE est un nain politique et fait rire avec sa présidente élue par personne et qui est en fait l’œil de Berlin. Cette guerre est à mettre en relation avec celles menées par les USA dans leur pré carré. Pour en revenir à l’UE la Pologna à acheté des chars sud coréens, ça montre bien qu’elle ne croit pas à une guerre avec la Russie.

        • Libres jugements 21/02/2024 / 15h33

          Peut-être as-tu raison, Bernard. Il en reste pas moins vrai qu’à quelques encablures de la France des civils meurent chaque jour par la folie des hommes. Ou plus exactement par la folie d’un homme. Il fait partie malheureusement de ce genre de personnage qui se multiplient à la tête d’État et font craindre le pire à leurs administrés.
          Alors, je préfère être alarmiste et attirer l’attention sur le fait réclamer la paix dans tous les conflits.
          Oui, je sais, je suis un éternel rêveur, un pourvoyeur de bons sentiments, mais on ne se change pas à l’aube de ses 83 ans.

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