Comme il habitait à deux pas du « Canard », il nous arrivait parfois de le croiser.
Cet immense gaillard qu’on imaginait toujours vêtu de peaux de renne nous saluait alors d’un grand geste théâtral : « Bonjour messieurs ! » L’ethnologue Jean Malaurie vient de mourir à l’âge de 101 ans. Nous avions longuement salué son chef-d’œuvre, « Hummocks » (« Le Canard », 6/10/99). À sa demande, l’ami Pancho lui avait confié le dessin qui illustrait l’article. Il l’avait affiché chez lui en bonne place.
« Je t’attendais, lui dit le chaman Utaaq lorsqu’il débarqua à Thulé, en 1951, pour une mission scientifique au Groenland. Je ne dors plus ; un malheur va frapper les Inuits, nous allons être envahis par les Blancs (…). Nous attendions un défenseur et je le sentais intérieurement, ce sera toi. » (1) Cette « prescience sauvage » du chaman bouleversa le jeune Malaurie. Il lui resta fidèle sa vie durant.
Un mois plus tard, il découvrit dans la plaine de Thulé une base nucléaire américaine ultra secrète, avec une longue piste d’envol pour des avions porteurs de bombes nucléaires vers la Chine.
Malaurie dénonça cette monstruosité dans « Les Derniers Rois de Thulé », premier des 110 ouvrages qu’il publia dans « Terre humaine ». Cette collection, qu’il créa « contre les académies, contre les universités », reste un des sommets et un des honneurs de l’édition française.
Lévi-Strauss, Ragon, Galeano, Hélias, Agee, Clastres, Ramuz, Roupnel et tant d’autres… il y donna la parole à tous ceux qui savaient se mettre à l’écoute des écorchés, des méconnus, des oubliés. « Je n’ai jamais cédé sur le plan du respect du plus faible. »
Son obsession : les peuples premiers. Ces « peuples racines, comme disent élégamment nos amis russes », l’Occident les voit comme de simples minorités « pittoresques », alors qu’ils sont « appelés à jouer un rôle capital » : « ils sont peut-être le deuxième souffle de l’humanité qui ne cesse de se construire ». Les protéger et méditer leur enseignement est vital : « Sinon, nous deviendrons, dans les mégapoles qui s’agrandissent toujours davantage, un peuple de fourmis, manipulé par le verbe et l’image. »
Jean Malaurie prenait très au sérieux l’animisme panthéiste, « expression d’une très fine lecture de l’environnement ». Il croyait à la fois à l’esprit des Lumières et à l’indicible. Il ne désespérait jamais : « Il faut le dire urbi et orbi : il y a un espoir pour cet univers qui a en lui des forces puissantes de rééquilibre. »
Il se méfiait des intellectuels et des maîtres à penser : « Lire et écrire, c’est bien, mais, quand on découvre que l’écriture est au service d’une philosophie de destruction de la nature, il vaut mieux réfléchir à deux fois. » Il disait : « Toute ma vie, j’ai cherché à faire comprendre que la pensée sauvage des Inuits est complexe, tout comme celle du peuple, illettré mais réfléchi. »
Une de ses devises préférées « Même si tous, moi non. »
Jean-Luc Porquet. Le Canard enchaîné. 14/02/2024
(1) « Oser, résister », CNRS Editions, 290 p.; 10 €.
Une réflexion sur “Salut, Jean Malaurie”