Un gourou contre le Parlement
Revoilà notre druide préféré, Thierry Casasnovas, qui a fait son retour sur YouTube fin janvier, après que la plateforme a suspendu sa chaîne pour « information médicale trompeuse ».
Ces dernières semaines, l’apôtre des potions de potiron a un sujet d’inquiétude bien précis : le projet de loi dont l’examen par l’Assemblée a commencé le 7 février, et qui vise à renforcer l’arsenal judiciaire contre les dérives sectaires et thérapeutiques.
C’est particulièrement son article 4 qui a rendu tout rouge notre gourou vert. Comprenez-le, cet article prévoyait de punir d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende les apprentis sorciers qui versent dans la « provocation à abandonner ou à s’abstenir de suivre un traitement médical thérapeutique ou prophylactique, lorsque cet abandon ou cette abstention est présenté comme bénéfique pour la santé des personnes visées […] », si cette provocation est « manifestement susceptible d’entraîner pour elles, compte tenu de la pathologie dont elles sont atteintes, des conséquences graves ». Soit exactement le fonds de commerce de Thierry. Sa Majesté des jus de fruits l’a d’ailleurs rebaptisée « loi anti-Casasnovas ».
Pour ceux qui n’ont pas encore le bonheur de connaître Thierry Casasnovas, rappelons que celui-ci abreuve ses centaines de milliers d’abonnés numériques de théories simplistes sur la santé. Le dogme casasnovasien ? Tout est bon dans la nature, tout est mauvais dans la société, et si par malheur vous développez un cancer, c’est que vous n’avez rien compris.
Se revendiquant du christianisme, prétendument guéri d’une grave maladie par des recettes de jus de fruits et de légumes révélées en rêve — aucune blague ici — , Casasnovas est aujourd’hui poursuivi pour « abus de confiance », « exercice illégal de la médecine », « faux et usage de faux », « exercice illégal de la pharmacie », « pratiques commerciales trompeuses », « abus de biens sociaux », « blanchiment » et « abus de faiblesse ». Un joli palmarès.
Ces derniers jours, le géant vert avait cru l’article 4 enterré, les sénateurs de droite ayant jugé les sanctions pour « exercice illégal de la médecine » suffisantes. Interrogée par Charlie Hebdo (1), Lauriane Josende, sénatrice LR et rapporteuse du projet de loi, avait balayé l’enjeu, estimant que « la meilleure chose à faire, c’est de prendre le Code pénal tel qu’il existe et de renforcer la répression avec des peines complémentaires ».
Il faut dire que le Conseil d’État lui-même avait émis un avis défavorable, invoquant à peu près la même raison : « Selon lui, cet article priverait les individus de leur liberté de choisir leur parcours de soins. Selon nous, il condamne les personnes qui produisent un discours mensonger visant à abandonner les soins. Nous ne visons pas les croyances, mais le fait d’abuser des croyances d’autrui », nous expliquait Didier Pachoud, président du Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la protection des individus (Gemppi).
Mais le 7 janvier, la bataille a repris. C’est la commission des Lois de l’Assemblée, désormais chargée d’aboutir à un texte final, qui a réintroduit l’article 4 dans sa rédaction initiale. Résistera-t-elle à la pression ? « Tous les sénateurs ont reçu des mails, principalement de la part des professionnels de la santé. J’ai moi-même découvert à cette occasion à quel point on touchait un sujet sensible », nous a confié Lauriane Josende.
Thierry Casasnovas a-t-il pris sa plus belle plume et son meilleur encrier pour écrire à la représentation nationale ? Et pourquoi ne pas demander à être auditionné et venir donner un cours magistral de mixologie aux députés et sénateurs ? Allez Thierry, chiche ? Promis : Charlie viendra te voir !
Jean-Loup Adenor. Charlie Hebdo. 14/02/2024
1. Lire l’article de Lorraine Redaud « Loi contre les dérives sectaires : le Sénat, un peu trop sensible à la pression » (charliehebdo.fr/2024/01/societe/loi-contre-les-derives-sectaires-le-senat-un-peu-trop-sensible-a-la-pression).