« Qui a réellement intérêt à ce que les consommateurs
soient libres de choisir et de dépenser juste »
Coline Enlart est l’une des hautes figures de la bio en France. Elle a créé et dirige depuis près de trente ans le magazine Topnature. Diffusé gratuitement à100.000 exemplaires à son meilleur moment.
CHARLIE HEBDO : Toutes les gazettes annoncent que la bio est plongée dans une très grave crise. C’est vrai ?
Coline Enlart : En effet, la bio traverse une grave crise. Une crise d’après-Covid, pourrait-on dire. Cependant, les raisons ne sont pas seulement celles que l’on peut lire dans les « gazettes ». La période de confinement a été particulièrement bénéfique à la bio : tout le monde faisait son pain bio, achetait des huiles essentielles bio, se rendait pour cela, parfois pour la première fois, dans les magasins bio.
En grande partie pour se rassurer, consciemment ou inconsciemment, comme si manger bio ou avaler des remèdes naturels tous azimuts constituait un pare-feu contre le Covid. Même si ces choix alimentaires et naturopathiques peuvent contribuer à une meilleure immunité, nous étions à ce moment en pleine pensée magique. Les magasins bio tournaient à plein régime, et les marques bio diffusées dans ce réseau spécialisé connaissaient leur heure de gloire. En grandes surfaces, le phénomène se produisait à l’identique avec les produits bio, mais dans une moindre mesure.
Mais le confinement s’est terminé…
Oui, et pendant ce temps, la progression du chiffre d’affaires, fulgurante chez certains acteurs bio, a généré des effets indésirables, paradoxaux et malheureusement durables. Peu habitués à la gestion à long terme de ces fluctuations, surtout en termes de prospective, les marques et autres acteurs de la filière se sont mis à croire au Père Noël. Ils ont considéré que cette période, pourtant circonstancielle, allait durer, ou, tout au moins, ils n’ont pas anticipé le fait qu’elle ne durerait pas. Pire encore, ils ont construit leur prévisionnel sur ces bases de résultats financiers.
C’était la foire aux dépenses, baptisées « investissements », « recherche et développement » (de produits souvent inutiles, copier-coller de ceux qui existaient déjà), ouvertures de nouveaux magasins bio en veux-tu en voilà… Évidemment, une fois les confinements terminés, le réveil a été difficile. Contrairement à ce qui se dit ici et là, la situation n’est pas devenue catastrophique : elle s’est en quelque sorte stabilisée.
Oui, mais entre-temps, l’inflation était arrivée. Quel a été son rôle ?
Le retour à des chiffres plus habituels, plus « raisonnables », en a plongé plus d’un dans des abîmes existentiels : pourquoi nous ? Pourquoi la bio ? Et de répondre en choeur : la crise économique. Celle-ci a bon dos ! Contrairement à ce que pensent beaucoup de ces fabricants, distributeurs, directeurs de chaîne de magasins bio, les clients bio ne sont pas des bobos superficiels ou des seniors paumés qui achètent à tour de bras ce que le marché leur propose. Il arrive à cette clientèle de réfléchir (c’est même cette quête de valeurs qui l’anime en priorité), de chercher des repères concrets, de vouloir se sentir en phase avec sa motivation initiale : de s’y retrouver. Pour beaucoup, ils ne s’y sont plus retrouvés.
Mais pourquoi ?
Trop de produits, souvent interchangeables, trop de magasins, trop de tout, à l’opposé de leurs aspirations à un mode de consommation plus maîtrisé, plus écologique. Déçus, ils se sont tournés vers de nouveaux modèles de magasins (ouverts avec une promesse d’origine locale, de vrac, de circuits courts, pas toujours certifiés bio), vers les marchés bio avec leurs agriculteurs engagés, qu’ils fréquentaient déjà par le passé, ou encore vers la vente directe à la ferme. Ils ont, par ailleurs, retrouvé un quotidien plus calibré, moins compulsif : les confinements et leur cortège de sensations d’anxiété étaient derrière eux. Le chiffre d’affaires des fabricants et des distributeurs bio a baissé, baissé. Ce qui était totalement prévisible.
On entend souvent dire que des petits requins – et des plus gros se sont emparés de la bio. Vous l’avez vérifié ?
Il faut comprendre que des surfeurs improvisés ont vu la vague se refermer sur eux. Les chiffres ont plongé, et eux avec. Plutôt que de remettre en question des schémas économiques auxquels elles adhèrent les yeux fermés, au détriment des fondements philosophiques des débuts de la bio, les marques bio (pour certaines rachetées par des fonds de pension), tout comme les dirigeants de chaînes bio (souvent liées à des groupes de la grande distribution), ont persisté dans leurs erreurs, leur manque de vision et, pour beaucoup, leur manque d’honnêteté intellectuelle.
Le temps des margoulins ?
En tout cas, il est devenu plus facile de parler d’une « très grave crise » liée à l’inflation que de se dire : « C’est moi qui ai tué la poule aux œufs d’or avec ma folie des grandeurs ». Le problème, c’est que ces professionnels, à part quelques rares exceptions, ne comprennent toujours pas qu’il serait temps de prendre en compte la réalité des consommateurs, de les écouter, de les considérer en tant que sujets de leurs choix alimentaires quotidiens, et non comme des cibles marketing dessinées par des gens qui ne mangent pas bio, de cesser de brasser des considérations théoriques et des chiffres. Cette bio-là est malade ; ce n’est pas le Covid qui l’a contaminée, mais plutôt la fascination de ses protagonistes pour des schémas ultralibéraux. L’inflation n’a évidemment rien arrangé, c’est un fait.
Tout de même, il semble que beaucoup de consommateurs de bio pauvres se sont détournés, au moins provisoirement…
C’est clair, et on les comprend. Par nécessité, ils privilégient ce qu’ils considèrent comme des priorités économiques. La bio affiche généralement un écart de prix important avec le conventionnel, et les consommateurs n’ont pas toujours conscience du coût de production des produits bio. Ils s’en détournent d’autant plus facilement. En arrière-plan, les aides au secteur ne cessent de baisser, et l’on peut dire que l’agriculture généreuse en pesticides et autres produits de traitement de synthèse nocifs, pour la terre comme pour le corps humain, continue d’être favorisée par le gouvernement.
Derrière cette différence de prix, il y a des agricuteurs bio qui rament pour poursuivre leur activité conformément à leurs convictions et proposer des végétaux de qualité, synonymes de préservation des ressources naturelles et de contribution à une meilleure santé de l’homme. Dans ce sens, une éducation positive et fluide des consommateurs leur permettrait de savoir que de petites quantités d’aliments bio suffisent à tendre vers un bon équilibre nutritionnel journalier.
À condition de savoir choisir ses aliments et de jouer avec leur complémentarité en vitamines, minéraux, protéines… Mais qui a réellement intérêt, quand on voit la recomposition du paysage bio, à ce que les consommateurs sachent se nourrir, deviennent réellement autonomes, soient libres de choisir et de dépenser juste ?
Pouvez-vous dresser un tableau, dans les grandes lignes ? Le consommateur a vu apparaître, dans les villes en tout cas, un grand nombre d’enseignes. Quelle est la place de réseaux comme Biocoop ou de chaînes comme Naturalia ? Le réseau historique Biocoop et ses centaines de magasins, souvent coopératifs, sont-ils menacés ?
Difficile de répondre à cette question tant les lignes bougent en permanence dans la bio aujourd’hui. Les chaînes de type Naturalia ou Bio c’Bon appartiennent pour la première à Monoprix et pour la seconde à Carrefour. Biocoop tient la route, mais a été obligé, comme les autres, de fermer des magasins non rentables et de licencier du personnel. Le serpent du développement à tout prix se mord la queue… et verse des larmes de crocodile.
Comment voyez-vous l’avenir de la bio ? N’y a-t-il pas une contradiction définitive entre « votre » bio et la bio industrielle ?
Là est le problème. La bio qu’incarnaient les acteurs pionniers de ce mode de culture et de vie est en voie de disparition. Quelques fabricants, et parmi eux des engagés à la Pierre Fournier, que Charlie Hebdo connaissait bien, ne lâchent rien, mais ils ont parfois du mal à tenir la barre de la rentabilité. Ceux-là proposent des produits authentiques, utiles, durables, en magasins spécialisés, comme ceux de l’enseigne Biocoop.
Mais on assiste de plus en plus à une uniformisation des gammes pour une offre ultra-négociée, dans les magasins spécialisés du réseau bio comme en grandes surfaces. Nous sommes loin des principes fondateurs de la bio, et des acteurs comme nous, fondateurs du magazine bio Topnature, 100 % indépendant depuis sa création, il y a presque trente ans, font figure de dinosaures ou, selon, de martiens radicalisés.
Alors, qui va gagner ? Ceux qui ont du fric ou ceux qui ont du cœur ?
La « contradiction définitive » que vous évoquiez s’est progressivement muée en incompatibilité absolue. Avec qui construire durablement une voie bio alternative, écologique et sociale ? Les « puristes », fidèles à leurs engagements de départ, connaissent le sens du mot « solidarité » et remettent en question par des actes concrets les modèles libéraux du secteur bio d’aujourd’hui.
De leur côté, et dans leur grande majorité, les professionnels de ce qui est réduit à un « marché » parlent à tort et à travers d’éthique et autres éléments de langage dénués d’ancrage dans leurs pratiques. Sans doute n’ont-ils pas même l’idée du sens potentiel du rabâchage marketing qui leur tient lieu de « communication ». La philosophie, l’écologie leur sont tout aussi étrangères que les cycles de la nature et leurs correspondances avec les attentes du corps humain.
Il faut les entendre, au cours de séminaires internes, tenter de décrypter les termes référents de l’époque de l’élaboration des premiers cahiers des charges bio ! Ils n’y comprennent rien et payent très cher pour tenter d’articuler un discours pseudo-inclusif dans l’air du temps, des agences de com qui n’y comprennent rien non plus mais qui font semblant, à coups de PowerPoint d’un vide abyssal. On s’étonne, avec ça, que la bio connaisse de sérieuses difficultés…
Quel avenir pour la bio ? Je suis tentée de répondre : quel avenir la bio peut-elle avoir en regard des décisions du type de celles de la COP28, quand les « leaders » de cette bio sont eux-mêmes fossilisés dans leur conformité à des modèles économiques mortifères ? Quel avenir pour la planète ? Quel avenir pour la conscience politique ? Quel avenir pour l’harmonie que la bio était supposée représenter ?
Propos recueillis par Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 31/01/2024
Nos aieux, nos parents ne faisaient-ils pas du bio avant l’heure, en consacrant une parcelle de la terre de quelques ares de surface, héritée ou acquise, au jardin familial pour nourrir la maisonnée ? J’ai quelques souvenirs de cueillettes de haricots verts « à la fraiche », de ramassages de pommes de terre à trier par grosseur, et d’ensachages en sacs papier perforé, des grappes de raisin de la treille qui courait sur un mur ensoleillé (pour les protéger des piafs et autres)… un peu de courbatures.. sans compter les pommes, poires, prunes et cerises.. c’était le bon temps.. je n’ai que très rarement vu ma mère acheter des fruits et légumes.. au contraire, elle me demandait de lui indiquer les prix pratiqués sur les marchés, et elle faisait une cagnotte par kilo de légumes consommés pour gâter ses petits enfants qui n’ont pas oublié..