Sur les terres de Bourgogne s’établissent aux Xᵉ et XIe siècles deux abbayes dont les noms ont marqué à jamais l’histoire monastique de la France. Cluny est fondée en 909-910 et devient la maison mère de tout un ordre.
Suivant la règle bénédictine, l’abbaye s’impose durant le Moyen Âge central comme un des principaux foyers intellectuels et artistiques de l’Occident.
La fondation de Cîteaux en 1098 par l’abbé Robert de Molesmes marque la volonté de revenir à l’idéal de pauvreté de la règle de saint Benoît, s’opposant à la relative opulence clunisienne. Ces différences d’interprétation, au siècle suivant, s’incarnent dans les débats opposant l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable et le cistercien Bernard de Clairvaux : bénédictins blancs de Cîteaux contre bénédictins noirs.
Les deux courants forment jusqu’au XIIIe siècle le cœur de la vie monastique. Ils déclinent avec l’arrivée des nouveaux ordres — les Franciscains, les Dominicains…

L’abbaye de Cîteaux est pour l’essentiel bâtie entre 1124 et 1193. L’imposante église abbatiale, de plus de 100 mètres de long, est sans doute achevée vers 1150. C’est une véritable petite ville, qui compte trois cloîtres autour desquels s’organise la vie de la communauté, entourée de murailles. Elle possède un riche temporel, composé de forêts, de terres agricoles, de vignobles, dont quelques noms sont restés célèbres comme Meursault ou le Clos de Vougeot.
Cîteaux connaît une histoire troublée : un incendie ravage l’abbaye en 1297, elle est plusieurs fois pillée et se trouve saccagée notamment pendant les guerres de Religion. Aussi de nouveaux bâtiments sont-ils construits au fil des siècles. La bibliothèque accueille ses collections en 1509. Un très long bâtiment, appelé « définitoire » et dont l’étage abrite le dortoir des novices, est achevé au xviie siècle. Dernière grande réalisation, un nouveau logis abbatial conçu par l’architecte Nicolas Lenoir, aux dimensions spectaculaires, est édifié au siècle des Lumières : l’esprit cistercien est bien oublié.
Un climat délétère oppose l’abbé dom Trouvé aux religieux à la fin de l’Ancien Régime. Et la Révolution n’arrange rien. Certains moines n’hésitent pas à piller le trésor de l’abbaye. Le désordre est tel que l’armée est envoyée. On organise la vente des biens de l’abbaye, les livres de la riche bibliothèque sont placés au dépôt littéraire de Dijon.
En mai 1791, il n’y a plus de religieux, et l’abbaye est mise en vente. Les démolitions commencent immédiatement. En 1807, il ne reste déjà plus rien de l’abbatiale. Seuls trois bâtiments sont conservés : le logis abbatial est utilisé comme château, les voûtes de la bibliothèque sont défoncées pour installer un théâtre et le définitoire est transformé en sucrerie.
En 1846, le domaine de Cîteaux devient une colonie agricole pénitentiaire pour enfants. On y édifie de nouvelles constructions, dont une église. La colonie est fermée en 1895 après des révélations de mauvais traitements et d’abus sur les jeunes pensionnaires. Et une communauté religieuse peut à nouveau s’installer à l’aube du XXe siècle.

L’histoire de Cluny présente quelques similitudes : l’abbaye après sa période glorieuse était restée célèbre pour sa gigantesque abbatiale. Surnommée Maior Ecclesia, «la plus grande église », elle est, jusqu’à la construction au XVIe siècle de la nouvelle basilique Saint-Pierre de Rome, le plus grand édifice religieux de la chrétienté. Mesurant 187 mètres de long, elle compte deux transepts, une gigantesque nef, une avant-nef ou galilée, un portail monumental entouré de deux fortes tours carrées de 50 mètres de haut. Ses voûtes s’élèvent à 33 mètres. L’abbatiale est un des chefs-d’œuvre absolus de la période romane, si renommé qu’il sert de modèle à plusieurs autres édifices : la priorale de Paray-le-Monial, par exemple. Les bâtiments conventuels sont reconstruits à la période classique, dans le goût moderne. Seuls quelques bâtiments utilitaires médiévaux sont alors conservés.
Et survient la Révolution. Les derniers moines sont expulsés en 1791, et l’abbaye laissée à l’abandon. En 1795, les habitants de la ville demandent que l’abbatiale devienne la nouvelle église de la paroisse. Ils ne sont pas entendus. L’abbaye est vendue en lots, et l’abbatiale est achetée en 1798 par des spéculateurs de Mâcon.
La destruction commence la même année. Alexandre Lenoir, le créateur du musée des Monuments français, se rend sur place en 180o. Il est si frappé par la beauté de l’abbatiale qu’il demande au ministre de l’Intérieur Jean-Antoine Chaptal d’intervenir.
Deux arrêtés préfectoraux de novembre 1800 et juin 1801 ordonnent la suspension des démolitions : ils ne sont aucunement respectés. Les voûtes sont abattues la même année, une rue est percée à travers la nef.
Malgré de nouvelles tentatives pour arrêter les destructions en 1805 et en 1809, le démantèlement continue : on fait exploser le grand portail en 1810. La démolition, pierre par pierre, ne s’arrête qu’en 1823.
Moins d’un dixième de la Major Ecclesia aura résisté aux bandes noires
Frédérique Manfrin – Chloé Perrot. Recueil « Fantômes de pierre ». Éd. BNF
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