Police ! de quoi parle-t-on ?

L’État revendique le monopole de la sécurité publique. Pourtant, les citoyens n’ont cessé de s’immiscer dans le maintien de l’ordre, selon le chercheur Arnaud-Dominique Houte.

« Garde nationale » sous la Révolution française. « Garde civique » à la Libération. Redresseurs de torts, milices d’autodéfense et autres « voisins vigilants » plus tard… Des citoyens, ni gendarmes ni policiers, n’ont cessé d’intervenir dans le maintien de l’ordre en France. Le cadre a beau être posé clairement depuis le début du XIXe siècle — confiant cette responsabilité aux seules gendarmerie (force militaire) et police (force civile) —, la réalité nous enseigne bien autre chose.

C’est à cette réalité qu’Arnaud-Dominique Houte, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne-Université, consacre son dernier ouvrage, Citoyens policiers. Sans surprise, il y souligne que les périodes de crise s’avèrent les plus propices à l’émergence de gardiens de l’ordre amateurs : en 1914, en 1940, pendant la guerre d’Algérie… parfois encouragés par le pouvoir central. Après les attentats de 2015, le Premier ministre Manuel Valls déclarait : « Chaque Français doit être un acteur de la sécurité collective. » Idée relayée par le président Macron en 2019, expliquant que pour lutter contre l’ «hydre islamiste », c’est une « société de vigilance » qu’il faut « bâtir ».

Mais quelles formes prit, dans l’Histoire, cette participation citoyenne aux fonctions de police ? Le panorama est hétéroclite, d’autant que, outre la diversité des actions menées (allant de la « collaboration ordinaire » aux « fureurs vengeresses », note Arnaud-Dominique Houte), leur étude se heurte à une difficulté documentaire : les mobilisations populaires ne se signalent dans les archives qu’à partir du moment où elles sont condamnées — ou quand elles sont l’objet d’articles, qui privilégient le sensationnalisme. Sans compter que la distinction entre professionnalisme et amateurisme ne suffit pas toujours à clairement identifier ces acteurs auxiliaires ou supposés tels.

Quoi qu’il en soit, se défendre fut une grande obsession du XVIIIe siècle. Malgré la création de la Lieutenance générale de police à Paris, la maréchaussée, trop peu nombreuse, ne se montre pas encore capable d’assurer la sécurité des Français sur tout le territoire. D’où cette plainte émise en 1795 par l’édile d’une commune charentaise, en réponse à une circulaire du ministre de la Police : « Comment une police exacte et prompte pourrait-elle se faire dans un canton où il n’y a point de gendarmerie et où, par conséquent, lorsqu’il faut punir quelque individu, on est forcé d’avoir recours à ses voisins, ses parents ou ses amis pour l’arrêter ? »

Dans les années qui pré­cèdent le grand séisme révolutionnaire, il arrive que des mobilisations spontanées se forment, des milices bourgeoises, comme à Toulouse où quelques centaines de « dizeniers » assurent le maintien de l’ordre public en patrouillant dans la ville.

Avec la Révolution française, réta­blir l’ordre s’impose comme un objectif majeur, partagé par les assemblées successives. L’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne stipule-t-il pas que « la garantie des droits de l’homme nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée » ?

L’affirmation d’une force publique traduit aussi la volonté de contenir les initiatives des sans-culottes dans les quartiers. En cette période de bouleversement social et politique, la réflexion autour de la légitime défense est constante. Et si, en 1791, la garde nationale est officiellement chargée d’épauler la gendarmerie (« sans qu’il soit besoin d’aucune autre réquisition », précise un décret), certains pointeront du doigt une « populace soldée », voire une « multitude de sicaires ». Sous la Terreur, les actions de police déléguées à l’échelle locale engendrent toutes les formes de dénonciation publique.

D’ailleurs, le Directoire (1795-1799) misera à l’inverse sur l’institution militaire pour contenir l’insécurité dans les campagnes victimes des brigandages. Quant au Consulat (1799-1804), il ordonne aux préfets de garantir le maintien de l’ordre sans le déléguer aux citoyens, les commissaires de police étant désormais nommés par le gouvernement (1).

Toujours pas assez de forces de l’ordre ? Un peu trop pourtant aux yeux de l’écrivain Paul-Louis Courier qui, plus helléniste que militaire malgré ses nombreuses années de guerre, se plaint, en 1822, que les bals à Veretz ne puissent se dérouler sans la présence d’uniformes : « Les gendarmes se sont multipliés en France, bien plus encore que les violons, quoique moins nécessaires pour la danse. »

Bref, le siècle tâtonne, et les débordements incontrôlés des journées révolutionnaires demeurent présents dans les esprits. Après les journées incandescentes de 1830, les Trois Glorieuses, François Guizot, ministre de l’Intérieur, fera l’éloge de la garde nationale « qui satisfait tout le monde »… Mais l’idée d’un peuple armé ravive le cauchemar des sans-culottes. Le recrutement censitaire exclura alors prudemment les plus pauvres.

« En pratique, écrit Arnaud-Dominique Houte, ce sont à peu près un Parisien sur quinze qui sont concernés par le service de la garde nationale. » Reste qu’en cas de circonstances exceptionnelles, comme la guerre franco-prussienne de 1870, autorisation peut être donnée à chacun de s’armer…

Ce qui n’échappe pas au jeune Rimbaud, assistant, goguenard, à la mobilisation guerrière : « C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme. C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières. Ma petite patrie se lève ! Moi j’aime mieux la voir assise. »

Guy de Maupassant, de même, s’en étonne dans sa nouvelle Un coup d’État : « Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils à système affolait ces gens qui n’avaient jusqu’ici manié que des balances, et les rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On exécutait des innocents pour prouver qu’on savait tuer… » Tout le monde en armes : voilà bien le danger. Juste après la Commune de Paris, Adolphe Thiers y verra une « erreur » : « Je conçois que tout le monde vote, je ne conçois pas que tout le monde soit armé. »

C’est finalement la IIIe République (1870-1940) qui installera définitive­ment la victoire du modèle profes­sionnel, ne serait-ce que pour contenir l’éclosion d’associations dont l’autodéfense n’est pas toujours la seule raison d’être. Ainsi en est-il des escouades royalistes antidémocrates : les « Muscadins », les « Gourdins réunis » ou les « Assommeurs », dont le nom résume le mode d’action…

Lors de la crise anarchiste qui culminera entre 1892 et 1894 (avec le dynamitage du domicile d’un juge par Ravachol et l’assassinat du président Sadi Carnot par Caserio), le quotidien Le Matin, redoutant que la classe ou­vrière ne soit contaminée par les théories et violences anarchistes, l’enjoint de « tirer les oreilles aux che­valiers de la dynamite ». Une « société de défense », les « Triqueurs », appa­raît bien furtivement, mais son nom est plus imposant que ses effectifs.

Que d’associations, en somme, à un rythme inégal et géographique­ment dispersées ! Arnaud-Dominique Houte confesse la difficulté qu’il y a à ne pas se perdre dans la « floraison de gardes aux épithètes répétitifs », ajoutant que « les contemporains n’y voyaient probablement pas plus clair ».

Même les préfets confondirent les gardes « territoriaux » et « civiques ». La seule milice, nom générique de sinistre mémoire, qui va réellement durer est celle fondée par Joseph Darnand en janvier 1943, rassemblant « des volontaires moralement prêts et physiquement aptes à concourir au maintien de l’ordre » : une police qui devient le bras armé de la Collaboration la plus radicale.

Le débat sur le monopole policier ressurgira d’ailleurs à la Libération, quand il s’agira de désarmer les différents groupes de résistants — « polices FFI », « gardes municipales », « polices du maquis » —, notamment les communistes. De Gaulle, intransigeant dans sa volonté de rétablir le plus vite possible l’autorité de l’État, va dissoudre les milices patriotiques en octobre 1944.

La création en décembre des compagnies républicaines de sécurité (CRS) n’empêchera pas qu’essaiment d’autres groupes populaires. Et l’idée de défense civile reverra le jour dans le climat de la guerre froide, en raison du poids du Parti communiste inféodé à Moscou. Mais, de surveillance du territoire à dénonciation, d’autodéfense à entrisme politique, les différentes ossatures plus ou moins idéologiques de citoyens policiers contrarient plus qu’elles n’accompagnent la police, qui n’aime guère négocier avec la démocratie participative.

C’est la « déconnexion » entre la demande sociale de sécurité, souvent peu entendue, et le « manque de moyens des politiques publiques qui peut favoriser les collectifs sécuritaires », estime Arnaud-Dominique Houte. « Alors que les forces de l’ordre professionnelles sont longtemps restées trop peu nombreuses, conclut-il, elles sont peut-être devenues, depuis la fin du XXe siècle, trop spécialisées pour écouter et comprendre la demande de sécurité publique. » Cette exigence légitime de sécurité de la part de la société civile est néanmoins brouillée par des formes ignobles de mobilisation.

Un fait divers fameux l’illustre, et de façon terrible. En 1934, des adoles­cents s’étaient échappés de la « maison d’éducation surveillée » de Belle-île, véritable bagne. Surveillants, gendarmes, mais aussi paisibles touristes, bons voisins convertis en bêtes fauves les avaient traqués.

Un poète, Jacques Prévert, témoin des événements, écrira Chasse à l’enfant : « C’est la meute des honnêtes gens/Qui fait la chasse à l’enfant/Pour chasser l’enfant pas besoin de permis/Tous les braves gens s’y sont mis… » Sorj Chalandon, dans son roman L’Enragé (2023), qui porte sur cet épisode, a rappelé que pour chaque enfant ramené entre les murs de l’établissement, on donnait… une pièce de 20 francs.


Gilles Heuré.Télérama N° 3861. 10/01/2024


1) Lire Vincent Denis, Policiers de Paris. Les commissaires de police en Révolution, 1789-1799, éd. Champ Vallon, 2022.


Une réflexion sur “Police ! de quoi parle-t-on ?

  1. bernarddominik 12/01/2024 / 20h53

    AD Houte ne cite pas un cas célèbre dans une petite ville au nord de Nice : un voleur à la tire a été lynché par les habitants. L’affaire a été classée. Voisins vigilants, c’est plus un label qu’une réalité.
    Tant que l’insécurité restera à un niveau acceptable et que la justice n’apparaîtra pas comme dépassée, il n’y aura pas de milices, mais ça peut arriver, je sais que des voisins n’hésiteraient pas à créer une milice de quartier, déjà la généralisation des caméras est significative d’un manque de confiance dans les forces de l’ordre.

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.