Il était où, « Moustache », quand Sophie Binet est montée à la tribune pour prononcer son premier discours de secrétaire générale ?
Sa place était vide. Parti, pffuit, volatilisé, très fâché. Étonnant de la part d’un homme qui disait se battre pour qu’une femme accède aux plus hautes responsabilités à la CGT. Martinez voulait qu’une femme lui succède, oui, mais il fallait que ce soit SA candidate, SA créature, une personne qui lui doive son élection, nuance.

C’est donc devant une salle tiède que Binet a pris la parole pour clore ce 53e congrès de la CGT. Ce qui n’a pas eu l’air de l’émouvoir outre mesure. Ne pas se fier à sa dégaine d’étudiante, à ses grands yeux clairs, à ses airs de girl next door. Martinez avait senti le danger depuis belle lurette : lorsque Sophie Binet, à la fin des années Hollande, avait commencé à sortir du lot, à être invitée par les chaînes d’info lors de la pétition contre la loi Travail, dont elle était à l’origine et qui faisait un véritable carton, l’oukase était tombé.
Binet n’était pas habilitée à représenter la CGT dans les médias, avait fait savoir la centrale de Montreuil. Couic. Si elle était pas contente, la petite dame, elle avait qu’à repartir chez ses potes socialos, pas plus compliqué que ça. Elle avait vite compris, l’avait donc mise un peu en sourdine, attentive néanmoins au moindre frémissement, à la moindre opportunité.
Toile d’araignée
La nouvelle secrétaire générale a pas mal roulé sa bosse. « C’est sûr, elle sait qu’il y a autre chose dans le monde que la CGT », assure un socialiste qui la connaît bien. Avant d’être la patronne de la fédération des cadres de la CGT, un poste qui ne permet jamais d’accéder au sommet dans une structure ouvriériste, elle a traîné ses guêtres à la gauche du PS, avec Mélenchon, Hamon, Emmanuelli, ainsi qu’à l’Unef. Cette philosophe de formation a été conseillère principale d’éducation dans des lycées pros de Marseille, puis en région parisienne. Chargée du dossier de l’égalité femmes-hommes à la CGT, Sophie Binet est bien plus proche de Caroline De Haas que d’Elisabeth Badinter. « Il ne faudrait pas trop la pousser pour qu’elle explique que tout homme est un violeur en puissance », rigole un camarade.
De son poste, Binet observe et tisse sa toile. Elle a beaucoup d’amis dans la presse, de droite comme de gauche. Elle fréquente la petite bande de l’agence de com’ Faubourg, dirigée par Arnauld Champremier-Trigano, directeur de la communication de Mélenchon en 2012. « Raconter votre histoire pour susciter l’adhésion et faire bouger l’opinion publique », voilà ce que propose Faubourg.
Son histoire à elle, c’est celle de la troisième personne qu’on n’attendait pas mais qui se tient prête, nuit et jour. Elle se fait plus rare, oukase de Moustache oblige, mais elle voit peu à peu la situation évoluer favorablement pour elle. Elle n’a jamais rompu le contact avec personne, se tenant habilement en réserve. Le camp des pro-Martinez et celui de ses opposants se radicalisent. Arrive le congrès. Violences, noms d’oiseaux, accusations de tripatouillage des votes.
Tout se fige, c’est l’heure des outsiders. Le camp Martinez ne fait aucune concession, celui d’en face non plus. Elle sort du bois la dernière nuit : camarades, je vous tends à tous la main, votez pour moi. Elle a eu l’intelligence de comprendre qu’il lui fallait un allié complémentaire et solide.
Ailes déployées
C’est donc Laurent Brun, puissant patron des cheminots, qui devient administrateur de la CGT, donc trésorier et numéro deux. Elle n’a jamais été communiste, lui l’est depuis qu’il a 18 ans, le buste de Lénine n’a jamais quitté son bureau. Le message ? Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris, vivent les rats.
La voilà bien installée, entourée d’une direction rassemblant les pro – et les anti-Martinez. La ligne ne devrait pas changer. « Binet a compris que ce serait suicidaire de quitter l’intersyndicale, et personne ne se pose même la question de savoir si elle saura gérer la centrale et s’imposer », prédit un vieux de la vieille.
Moustache est parti, sa chaise est vide, et Binet va pouvoir aller à la télé.
Anne-Sophie Mercier. dessin de Kiro. Le Canard enchaîné. 05/04/2023
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