Stéphane Courbit, bétonne à Courchevel

Courchevel, les bétonneurs ont encore de beaux jours de soleil et de grand blanc devant eux. Même si, parfois, leurs chefs-d’œuvre connaissent quelques déboires…

La semaine dernière, l’Apopka, un chalet-palace de près de 3 000 m2, avec ses 7 étages, ses salons, ses suites, son spa, son cinéma et son ascenseur extérieur en verre, a été bradé aux enchères pour 24 millions d’euros.

En cause ?

De regrettables bisbilles entre un propriétaire oligarque russe niché au Luxembourg et un promoteur immobilier corse résidant en Suisse…

Pendant cinq ans, cet immeuble de luxe, qui devait se louer 200 000 euros la semaine, et dont « Le Canard » (20/4/16) avait raconté, à sa sortie de terre, la folle démesure, a pourri de l’intérieur, bouffé par l’humidité ; il n’a jamais été habité.

Un chantier pour rien ou presque, qui n’a pas vacciné les municipalités successives contre la folie spéculative des milliardaires. A chaque élection, c’est la même. chanson : le maire nouvellement élu doit son succès à la promesse qu’il a faite de stopper enfin la course au béton chic… et ne la tient pas.

Ruée vers l’or blanc

Depuis l’an dernier, le petit nouveau s’appelle Jean-Yves Pachod. Ce bon maire du Saint-Tropez des neiges est confronté à la pression du plus entreprenant des bétonneurs du coin. Stéphane Courbit est déjà propriétaire de l’hôtel 5 étoiles Les Airelles, mais il s’y trouve regrettablement à l’étroit.

L’homme d’affaires s’était, pendant des années, cassé les dents sur le rachat de l’hôtel Mercure au bord du lac de Courchevel. Il a donc jeté son dévolu sur deux terrains voisins, idéalement placés au pied des pistes, dans l’écrin neigeux du réputé Jardin alpin, qu’il a commencé à faire fructifier du temps de l’ex-maire Philippe Mugnier.

Non sans un certain talent, le magicien Courbit est parvenu, il y a deux ans, à récupérer les droits à bâtir d’anciens proprios décrochés en 2012 et en 2014, auxquels il a ajouté un permis de construire demandé par sa jeune société immobilière, Solières, satellite de son empire Lov Group.

Son plan sur le papier ? Bâtir trois chalets hôteliers d’une surface totale de 3 000 m2. Sur le terrain, cependant, c’est une autre histoire : les fondations d’une construction bien plus imposante sont posées à partir de septembre 2019…

Tais-toi et creuse

La confirmation des véritables intentions de Courbit ne tarde pas à arriver.

Le 6 novembre, le petit malin dépose un mégapermis pour la reconstruction de trois chalets de… 6 200 m2 au total !

L’instruction prend des mois, les services de l’urbanisme finissent par émettre un « avis défavorable » au mois d’août 2020, et le permis est officiellement refusé le 5 octobre suivant… Sauf que, pendant ce temps, les bulldozers et les maçons de Courbit ont continué de turbiner.

C’est à ça que l’on reconnaît les vrais riches : lorsqu’ils déposent une demande, ils ne peuvent pas imaginer qu’elle va être refusée !

Si bien que les photos sont déjà magnifiques : trois gigantesques chalets de luxe, montant jusqu’à plus de 13 mètres de hauteur ! Une fantaisie que permet le plan local d’urbanisme (PLU) de Courchevel, mais seulement pour l’hôtellerie.

Las ! les chalets Courbit ne ressemblent pas vraiment à des chambres pour touristes, plutôt à des logements individuels à louer avec majordome. Il manque les salles de petit déjeuner, et les trois palaces ne communiquent pas. « Il faut passer par les sous-sols, comme le petit personnel », se marrent les curieux.

Des sous-sols où Courbit a poussé un peu loin la pelleteuse : des « terrassements d’une quinzaine de mètres de profondeur » et « quatre voire cinq niveaux ont été réalisés en sous-sol », constate la mairie, qui, sous la pression de l’opposition, finit par dresser un PV d’infraction le 23 octobre 2020.

Il faut pourtant attendre le 27 novembre pour que Jean-Yves Pachod (qui n’a pas souhaité parler au « Canard ») prenne un arrêté ordonnant l’interruption des travaux. Mais le chantier n’est stoppé qu’en février 2021, à la demande du parquet d’Alberville.

Le 24 mars, la municipalité a voté deux délibérations autorisant Courbit, qui venait de déposer un énième permis de régularisation, à remettre ses bulldozers en marche, ce qu’il va pouvoir faire dès cette semaine.

Pour ce grand skieur, une nouvelle servitude de près de 500 m2 a même été votée, en échange d’un chèque de 2,5 millions.

À ce niveau, c’est du slalom géant !


Christophe Nobili – le Canard enchaîné. 12/05/2021