Rire… aujourd’hui !

En mettant la réalité à distance, l’humour libère et, souvent, fédère. […]

Longtemps marginalisé et méprisé, l’éclat de rire est même devenu l’épicentre culturel de nos sociétés :  […] « La mise en cause récente de plaisanteries ou de caricatures, le retour des affrontements par l’humour, le refus de trouver drôles certaines choses comme celui de la moralisation du rire témoignent que c’est autour du rire que se jouent, au XXIe siècle, la plupart des mutations de notre modernité. » En voici les preuves !

Propos de Matthieu Letourneux-Alain Vaillant, recueillis par Juliette Cerf

Quel chemin le rire s’est-il frayé durant cette année de pandémie ?

Confinements répétés, relations distanciées, masques cachant les visages, fermeture des salles de spectacle : les conditions sociales ne sont vraiment pas réunies pour favoriser une culture du rire ! Et pourtant, en cette période de crise profonde, celle-ci a toute sa place.

Le rire se donne en effet comme une réaction libératoire, organique, face à des dangers, des angoisses, des tensions, qu’il cherche à canaliser, voire à désamorcer. Il sert à se défouler dans une situation catastrophique, met à distance le réel inquiétant.

Tout en soudant les gens. Ce phénomène s’est illustré à travers la viralité des vidéos humoristiques qui ont circulé sur les réseaux durant le premier confinement, pour faire rire la France entière, toutes générations confondues. Chacun pensait alors qu’il ne s’agissait que d’une courte parenthèse. Un an après, la France rit beaucoup moins. […]

Le rôle social du rire n’est-il pas d’osciller entre consensus et dissensus ?

Si, le rire joue à la fois une fonction de cohésion et d’affrontement. Ces deux dimensions anthropologiques, que l’on retrouve chez d’autres animaux sociaux comme les grands singes, sont celles de l’empathie et de l’agressivité. Pacifier les relations dans le groupe ou y attaquer une cible… Cette polarisation évolue suivant les circonstances historiques et les contextes nationaux. Ainsi, le rire américain, né au sein d’une démocratie, est essentiellement empathique, enclin à assurer la cohésion du lien social, alors que le rire français qui a été, pendant des siècles, un instrument de contestation du pouvoir monarchique, est plus agressif,  […]

Est-il vrai,  […] qu’« on ne peut plus rire de rien » ?

Cette affirmation est un lieu commun de notre époque, alors que sur certaines questions, comme la sexualité, l’humour est beaucoup plus explicite et cru que par le passé. L’humour se libéralise sur certains aspects et se crispe sur d’autres.  […]

Deux chapitres de votre ouvrage se penchent sur le rire xénophobe et le rire misogyne…

 […] Le rire, communautaire par nature, fabrique l’exclusion d’une altérité, alors que la mécanique comique repose sur l’amplification de stéréotypes.

Tout le comique du XIXe siècle, et d’une grande partie du XXe siècle, disons neuf blagues sur dix, vise les femmes. Un pur rire de domination masculine, qui semble aujourd’hui terrifiant… Le « deuxième sexe » y est caricaturé, objectifié, la parole et le corps féminins, sexualisés et marchandisés à tout-va. Les femmes ne consommaient alors pas les produits et lieux culturels où ce rire était concentré, comme les journaux satiriques — dont Le Canard enchaîné, historiquement marqué par un entre-soi masculin et misogyne.

Les femmes ont été longtemps exclues des échanges médiatiques. Mais en participant de plus en plus à l’espace politique, au gré des conquêtes féministes, elles ont eu voix au chapitre pour dénoncer les plaisanteries sexistes dont elles étaient victimes.

Le mouvement #MeToo est parvenu à rendre publique cette accumulation de blagues lourdes, de remarques grivoises, longtemps permise, et parfois indissociable d’un harcèlement. La société se transforme et chaque génération reconfigure les lignes de l’humour, à partir de ce qu’elle tolère.

La question importante n’est donc pas « peut-on rire de tout ? », mais plutôt « peut-on tout dire ? ». Cela revient à savoir ce qui est licite, ou interdit, dans l’espace public et médiatique.

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Propos de Matthieu Letourneux-Alain Vaillant, recueillis par Juliette Cerf. Télérama. Titre original : « De Baudelaire à la crise sanitaire, le rire dans tous ses éclats ».


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