Chronique d’une mort arrangée.

En Argentine, on a l’habitude de dire avec défi, et humour, que Dieu est argentin.

On comprend mieux alors, dans l’affaire Nisman, du nom de ce juge retrouvé mort le 18 janvier, la raison pour laquelle ses voies sont impénétrables.

Albedo Nisman avait en charge de démêler une des affaires les plus sensibles de l’histoire récente de l’Argentine : l’attentat, le 18 juillet 1994, contre l’Association mutuelle israélite argentine à Buenos Aires. Quatre-vingt-cinq victimes, une enquête bâclée à dessein et toujours pas de coupables. On sait pourtant que l’Iran et le Hezbollah sont derrière. Mais on sait aussi que l’Argentine de Cristina Kirchner, la Présidente, est alliée avec Téhéran pour des raisons commerciales.

Quant au juge Nisman, on sait qu’il devait témoigner devant le Parlement argentin de l’avancée de son enquête le lendemain de sa mort. On sait aussi qu’il travaillait à un mandat d’arrêt contre la Présidente, pour entrave à l’enquête.

Les circonstances de la mort du juge sont pour le moins troubles et ne seront probablement jamais élucidées. Mais la conclusion à laquelle pourrait parvenir une enquête de police, le suicide, ne sera jamais crue par une population qui a déjà conclu au crime d’Etat.

On comprend la méfiance des Argentins vis-à-vis de leur police et de leur justice lorsqu’on sait que l’affaire Nisman n’est que la dernière d’une longue série de morts violentes non élucidées dont les enquêtes ont été bâclées, voire sabotées.

Souvent, dans ces exécutions sordides, apparaît en creux un des multiples services secrets du pays. L’Argentine en compte une dizaine : toutes les forces de sécurité ont le leur, y compris la préfecture de police de Buenos Aires. Le plus puissant d’entre eux, et donc le plus détesté, a été créé en 1972 et a sévi durant la dictature militaire (1976-1983) : le SI ou Secrétariat au renseignement.

Il se trouve que l’un des chefs de cette officine était le principal informateur du juge Nisman. Il se trouve aussi que ce maître espion, Antonio Stiusso, en poste depuis 1972, a été congédié par la Présidente en décembre 2014 après avoir, des années durant, servi le couple Kirchner en écoutes illégales de leurs principaux opposants. Il se trouve encore que, accusé de complot, le SI a été dissous.

Mais au-delà de ces derniers éléments, c’est la réaction du pays qui est impressionnante. Au lendemain du « suicide » du juge Nisman, l’Argentine s’est polarisée comme jamais entre pro et anti-Kirchner, le long d’une fracture sociale entre riches et pauvres,

entre urbains « dollarisés » et ruraux, entre la capitale et le reste du pays.

Dans quelques mois, Cristina Kirchner achèvera son second mandat et ne pourra en briguer un troisième lors de l’élection d’octobre 2015. Une fin de règne marquée par la corruption et une crise économique larvée, faite d’inflation rampante et de taux de change officieux et officiel du dollar américain.

Affaiblie, la Présidente n’a pas encore désigné de successeur mais prépare minutieusement son avenir. En nommant par exemple à la tête du nouveau service d’espionnage un des siens et en le rendant intouchable pendant quatre ans.

Anthony Bellanger – Les Inrocks N° 1002


Plus d’explications : Le monde Permalien

Laisser un commentaire