Construire une cohésion à partir de la diversité …

Autant de philosophes autant de théories. MC

Patrick Simon s’inquiète de la radicalisation autour de la laïcité et combat l’idée que le communautarisme soit en pleine expansion.

Vous travaillez sur les questions de discrimination ethnique. Les débats portant depuis un mois sur la laïcité et la place de l’islam dans la société française compliquent-ils votre analyse critique de la réalité des discriminations?

Patrick Simon — Le traitement de l’événement s’inscrit dans un contexte de crise permanente du modèle d’intégration et des relations à la réalité multiculturelle de la société. Plusieurs points de rupture ont brisé la dynamique de mise en cohérence de la société française avec sa dimension multiculturelle : l’émergence du Front national en 1984, le débat autour de la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, la création du ministère de l’Identité nationale en 2007 et le débat de 2009 sur l’identité nationale…

Il existe des visions très contradictoires sur la loi de 2004. Quoi qu’on en pense, elle a créé un contentieux. DU POINT DE VUE DES REPRÉSENTATIONS COLLECTIVES, ELLE MARQUE LE PASSAGE DE LA FIGURE DE L’IMMIGRÉ A CELLE DU MUSULMAN ET VIENT MATÉRIALISER UNE FOCALISATION SUR LA RELIGION COMME ÉLÉMENT CONFLICTUEL DANS LA VIE DE LA CITE.

La division de la société sur des lignes religieuses et ethniques s’est accusée et nous ne sortons plus du cycle de surenchères verbales dans les discours publics. La lutte contre les discriminations elle-même est malheureusement sortie du radar des politiques publiques sans même avoir été mise en œuvre.

Le procès du communautarisme vous paraît-il légitime?

Pour moi, cette accusation ne veut rien dire d’un point de vue sociologique. Le communautarisme serait la propension à faire passer en priorité les intérêts de sa communauté d’appartenance, à développer ses relations dans cette communauté, voire à vivre en vase clos. Les critères du communautarisme ne sont cependant jamais explicités dans les discours, on se contente de lancer l’anathème.

Or le communautarisme dénoncé ici renvoie la plupart du temps à la visibilité de pratiques culturelles ou religieuses distinctes des pratiques établies, sans que celles-ci soient spécialement excessives ni en contradiction avec les valeurs dites républicaines.

LA QUESTION POSÉE EST DONC CELLE DE L’ACCEPTATION DES DIFFÉRENCES : JUSQU’OÙ PEUVENT-ELLES S’EXPRIMER?

Force est de constater que le niveau de tolérance a dramatiquement baissé si l’on en croit la multiplication des références au communautarisme. Les injonctions faites aux « musulmans » de se « démarquer » m’inquiètent.

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus, au juste?

L’interpellation des personnes sommées de s’aligner et d’accepter une formulation qui ne peut être discutée. Les comportements déviants sont interprétés comme un défaut de loyalisme. La coercition est montée d’un cran avec les lourdes condamnations pour provocation ou apologie du terrorisme. La communion initiale qui s’était formée dans la condamnation des attentats se fragilise et nous recreusons la fracture.

Vous avez souvent écrit qu’il n’existait pas de réseaux de sociabilité créés à partir du religieux dans les banlieues. Vous le pensez toujours?

Il y a des réseaux de sociabilité autour du religieux, mais ce que j’ai écrit est qu’ils n’étaient pas exclusifs et que rares sont ceux, musulmans ou personnes issues de l’immigration, dont les réseaux de relation sont composés uniquement de personnes de même religion ou origine. Il y a une ouverture certaine dans les relations sociales et matrimoniales en France : on se mélange entre origines, y compris dans l’intimité; les frontières ethno raciales et religieuses ne sont pas aussi étanches que cela.

EN REVANCHE, L’ACCÈS A L’EMPLOI, AU LOGEMENT, AUX POSITIONS DE PRESTIGE DANS LES STRUCTURES HIÉRARCHIQUES EST FILTRE PAR LES ORIGINES, DES MURS DE VERRE SONT ÉRIGÉS POUR MAINTENIR LES PRIVILÈGES DE LA POPULATION MAJORITAIRE. Cette déconnexion entre une structure sociale relativement fluide et des ségrégations ethno raciales assez affirmées est singulière.

La situation est-elle propre à la France?

Dans le cas américain, les discriminations sont le reflet d’une structure sociale extrêmement cloisonnée, héritée de la ségrégation raciale institutionnalisée : on se mélange peu aux Etats-Unis. Même s’il y a des voies de mobilité et le début d’une plus grande mixité résidentielle, relationnelle et dans les unions. L’émergence d’un mouvement des « mixed-race » témoigne d’un affaiblissement des frontières raciales.

A travers les quotas et une politique volontariste, les pouvoirs publics ont axé leur action sur l’emploi, l’accès à l’université… et ont fait sauté certains verrous. L’affirmative action n’a pas fondamentalement changé la structure sociale de base mais elle a fait bouger les élites. En France, on fait l’inverse : la structure sociale de base s’est progressivement adaptée aux conditions nouvelles de la société multiculturelle, mais ça ne bouge pas en haut. Ce qui s’est passé les 7 et 9 janvier va renforcer cette déconnexion.

La société française a du mal à faire le saut et à incorporer la dimension multiculturelle dans ses modes d’organisation et dans ses représentations. L’enjeu est d’actualiser le logiciel politique permettant à tous et toutes de trouver une place et de participer à la définition des valeurs de la société. Cette réponse n’est pas dans l’exclusion, voire l’expulsion. Elle n’est pas non plus dans l’assimilation et l’entrée dans l’invisibilité prônées par les tenants d’un modèle républicain qui pose plus de problèmes qu’il n’en résout.

Les progrès de l’islam radical vous semblent-ils prégnants?

La question est plutôt de savoir si l’on assiste à une dynamique d’extension de la référence religieuse parmi les personnes « de culture musulmane ». Dans le contexte actuel où le rapport aux origines des jeunes issus de l’immigration est conflictuel, on pourrait s’attendre à ce que la religion devienne une dimension dominante de l’identité.

Or ce n’est pas ce qu’on observe : en 2009, les musulmans citaient d’abord leur origine comme principale dimension de leur identité (51 %), loin devant la famille (34%) et la religion (33%). Ce qui s’est passé depuis? Je ne crois pas qu’en cinq ans la pratique religieuse soit devenue plus intense.

Pensez-vous que la société française ait les ressources politiques nécessaires pour apaiser les controverses sur la laïcité et l’islam ?

Les débats qui s’organisent confusément sur la laïcité et la façon de s’accommoder de la diversité culturelle dans la société française dessinent une réaction de groupe majoritaire hégémonique qui veut faire entrer les autres – les minoritaires – dans un moule culturel dominant. Le modèle de l’assimilation reste extraordinairement prégnant. L’imposition du moule est justifiée de deux façons complémentaires : il s’agit d’aider les minoritaires à s’émanciper des aliénations communautaires et protéger la société des communautarismes.

Or vouloir l’émancipation des gens contre leur gré, cela s’appelle du totalitarisme.

La laïcité n’est pas épargnée par ce tournant totalitaire, comme le montre Jean Baubérot en évoquant une laïcité messianique, de combat, qui a remplacé la laïcité ouverte codifiée par la loi de 1905.

De ce fait, la laïcité n’apparaît plus comme une référence au-dessus des divisions susceptible de permettre le rassemblement et la cohésion des Français. Confisquée par l’une des composantes, elle avive les conflits plutôt qu’elle n’offre une porte de sortie. C’est un drame pour tous ceux et toutes celles qui croient encore dans la force de la laïcité ouverte.

Que révèlent les nombreux clivages au sein de la gauche sur ces questions?

La laïcité et l’islam sont un ferment de contradiction interne très puissant à gauche depuis des années. La question du multiculturalisme divise la gauche dite républicaine. Il y a un pôle qui défend une vision assez réactionnaire de l’idée républicaine, volontiers caporaliste, pour laquelle l’assimilation doit être restaurée et qu’une partie du problème réside dans la perte d’autorité face à des immigrés qui ne jouent plus le jeu.

Un autre défend un nouveau contrat social en tirant les enseignements de l’histoire, notamment coloniale. Une troisième position insiste sur les inégalités sociales, minimise l’importance des discriminations, considère qu’il ne faut pas traiter des identités pour ne pas attiser les conflits et finalement s’en remet au facteur temps en espérant que la génération suivante trouvera sa place comme l’ont fait les migrants européens dans l’entre-deux-guerres.

Ma position est qu’il faut entrer de plain-pied dans la société multiculturelle, laisser les identités s’exprimer pour leur conserver une certaine plasticité et s’attaquer véritablement aux discriminations ethno raciales comme on l’a fait, avec beaucoup de conviction, pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Il nous faut un nouveau contrat social et des référentiels en phase avec les pratiques sociales.

Qu’entendez-vous par « nouveau contrat social »?

Dans cette révision de ce qui fait société, il est important d’éviter la formation de minorités ethno raciales assignées à des rôles subalternes. Il faut rendre crédible leur appartenance à la société et leur légitimité à participer à part entière et sur un pied d’égalité à la communauté nationale sans conditions préalables. Il nous faut construire une cohésion à partir de la diversité, et pas dans sa négation. Il faut donc porter un discours de reconnaissance au plus haut niveau : la France est une société multiculturelle depuis plus d’un siècle et demi, c’est un fait constitutif.

Plus concrètement, il s’agit d’ouvrir les espaces à la mobilité des minorités racialisées, partant du constat qu’il existe des systèmes de discrimination, de filtrage, appuyés sur des représentations négatives. Cela doit s’appuyer sur des politiques d’égalité volontaristes. La politique de lutte contre les discriminations doit ouvrir des points d’accès aux strates supérieures de la société qui ont été confisquées depuis la fin des Trente Glorieuses.

Propos recueillis par Jean-Marie Durand – Les Inrockuptibles N°1002.couv inrocks