Armes chimiques, le bal des hypocrites.

De quel droit « nous », c’est‑à-dire les États-Unis et la France, pouvons-nous nous proclamer, en dehors de tout droit international, juges, et décider que tel ou tel, et non tel autre – notamment parmi nos « alliés » a commis un crime contre l’humanité et que nos forces armées doivent le punir ?

La question principale n’est pas de savoir qui a utilisé des gaz mortels en Syrie le 21 août dernier (et si c’était enfin de compte des « djihadistes »? Comment les « punir »?). Elle est, fondamentalement, d’essayer de trouver une solution pacifique à une guerre civile meurtrière.

L’utilisation de l’arme chimique est un crime contre l’humanité et un crime de guerre des plus effroyables, et elle est condamnée comme tel par le droit international.

Ce crime a été commis – et il est resté impuni – par les États-Unis contre le peuple vietnamien, dont les enfants aujourd’hui encore sont touchés par la dioxine de l’« agent orange ». On estime à plus d’un million (morts et handicapés par malformations, atteints de cancers) le nombre des victimes de ces bombardements de 74 millions de litres de poison, qui ont duré de 1965 à 1971.

Autre arme chimique de destruction massive, le napalm a été massivement utilisé par les États-Unis durant la guerre de Corée et par la France dans les guerres coloniales. La France n’a d’ailleurs jamais reconnu avoir commis dans ces guerres des crimes contre l’humanité comme la torture… ou encore comme l’enfumage de villageois algériens, déjà dans les années 1840, et dont se vantait le général Bugeaud, lançant à ses troupes : « Enfumez-les à outrance comme des renards ! »

Les États-Unis -et autres membres de l’OTAN- ont-ils jamais été condamnés par un tribunal international pour avoir utilisé des bombes à sous-munitions dans les bombardements de Belgrade (comme l’a d’ailleurs fait impunément Israël contre les populations du sud du Liban au début de ce siècle), par exemple?

Ont-ils été condamnés pour l’utilisation massive d’armes composées d’uranium appauvri en Irak, ayant, selon de récentes études, provoqué des handicaps et des maladies diverses chez près de la moitié des enfants nés à Falouja?

Ont-ils été condamnés pour crime contre l’humanité pour avoir légalisé la torture et le meurtre d’État, comme à Abou Ghraïb ou à Guantanamo ?

De quel droit un chef d’État comme Obama, qui signe personnellement tous les matins la liste des « cibles » humaines à détruire à l’aide de drones au Pakistan ou au Yémen (déjà 2 000 morts), peut-il décider de lâcher ses bombes sur des « cibles » syriennes?

De quel droit, un chef d’État français peut-il crier au crime le plus définitif, le plus abject alors que François Mitterrand a attendu six mois avant de réagir mollement au gazage de 5 000 Kurdes irakiens par Saddam Hussein, le 16 mars 1988, dans la ville de Halabja (une plainte contre des entreprises françaises accusées d’avoir fourni les composants de gaz mortels vient d’être déposée à Paris par des familles de victimes): le lointain prédécesseur de François Hollande avait alors exprimé, sans plus, son « inquiétude devant les informations concernant les moyens de répression employés contre des populations kurdes en Irak, et notamment l’emploi des moyens chimiques », et estimé que les « liens d’amitié qui unissent l’Irak et la France l’autorisent d’autant plus à faire connaître son sentiment ». Du côté américain, Bush senior avait tout simplement bloqué une résolution du Congrès condamnant l’allié de l’Occident de l’époque, Saddam Hussein.

De quel droit M. Fabius a-t-il activement, aidé en cela par son homologue américain Kerry, bloqué toutes les issues pacifiques qui se présentaient ? Début juin 2012, déjà, il affirmait qu’« en aucun cas »l’Iran ne devait être invité à une conférence -comme le proposait alors la Russie- pour trouver une solution politique à la guerre civile syrienne, « car tout d’abord, ce serait contradictoire avec l’objectif de pression forte sur la Syrie, et cela aurait une interaction avec les discussions sur le nucléaire iranien, ce qui n’est pas souhaitable ».

Ainsi, comme cela s’est passé avec la guerre de Libye et sa réplique, l’intervention au Mali, va-t-on une fois de plus nous expliquer qu’il faudra bien accepter une expédition militaire, car « on ne peut plus faire autrement », alors que tout a été fait pour qu’on en arrive là?

« Nous, peuples des Nations unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui, deux fois en l’espace d’une vie humaine, a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances », proclame la charte de l’ONU. C’est simple, et tout à fait possible si nous sommes suffisamment nombreux à l’exiger de nos dirigeants.

Michel Muller – HD du 12/18 sept.2013 –  N°21252

Voir aussi : La guerre des preuves :
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