Mercenaire

En Afghanistan comme en Irak, une partie des tâches militaires sont « externalisées »: les « contractors » des sociétés militaires privées y ont parfois été plus nombreux que ceux des soldats réguliers.

Blackwater, la plus importante des sociétés militaires privées (SMP) américaines, a dû changer de nom pour devenir Xe Services, puis en 2011 Academi, après les polémiques suscitées par son rôle en Irak et en Afghanistan. Cinq de ses employés, qui escortaient le 16 septembre 2007 un convoi du département d’ État américain, étaient accusés d’avoir ouvert le feu sur la foule, à Bagdad, tuant quatorze civils (selon le bilan de l’enquête américaine) ou dix-sept (selon celle des Irakiens). Devant le scandale suscité par leur acquittement, le ministère américain de la justice s’était résolu à faire appel de la décision du tribunal…

Le 19 août 2009, le New York Times révélait que la Central Intelligence Agency (CIA) avait engagé dès 2004 des employés de Blackwater dans le cadre d’un programme secret visant à pister et assassiner des dirigeants d’Al-Qaida. Cette société de sécurité privée a ainsi contribué à des missions d’organisation, d’entraînement et de surveillance facturées plusieurs millions de dollars à la CIA, mais sans permettre la capture ou l’assassinat d’un seul insurgé, rapportait le quotidien, qui citait des responsables américains en fonction ou retirés des affaires.

Malgré la « bavure » de Bagdad, et bien d’autres, ceux qu’on appelle les contractors ont mis ensuite le cap sur l’Afghanistan, où ils ont poursuivi les mêmes pratiques : le 5 mai 2009, par exemple, quatre hommes de Blackwater (sous couvert d’une société nommée Paravant) tiraient sur une voiture, faisant un mort et quatre blessés. Malgré l’opacité de leur contrat d’engagement, deux d’entre eux ont pu être poursuivis par un procureur fédéral américain.

Depuis leur apparition dans les années 1990, les SMP ont connu un développement fulgurant (1). Elles sont désormais un acteur essentiel des conflits, tant sur le plan militaire qu’éco­nomique. Le marché mondial de ce secteur se chiffrerait à plus de 70 milliards d’euros par an. Cette évolution a été favorisée par la diminution drastique des effectifs de l’US Army, à la fin de la guerre froide, et par la décision du ministre de la défense Donald Rumsfeld (2001-2006) de s’engager dans la « rationalisation » de l’outil militaire, à travers le transfert au privé de nombreuses compétences non directement militaires. Il s’agissait surtout de contourner le contrôle du Congrès et de l’opinion publique américaine, et aussi de faciliter un emploi « plus souple » de personnels lors d’opérations clandestines.

Derrière les solutions « clés en main » se profilent des intérêts économiques colossaux qui orientent les choix de guerre sur le terrain.

A la suite du retrait annoncé des troupes de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), l’estimation des effectifs des SMP déployées en Afghanistan est passée de cent soixante mille à quatre-vingt-treize mille hommes : mais ce pays est resté, malgré cette diminution, le deuxième théâtre d’engagement des «privés» après l’Irak (2). Durant la phase la plus intense du conflit, en 2010, le déploiement en renfort de trente mille soldats américains s’était accompagné de l’envoi de cinquante-six mille nouveaux contractors : ces derniers en étaient venus à représenter ainsi près des deux tiers du personnel du Pentagone déployé en Afghanistan – le plus grand pourcentage de toute l’histoire des Etats-Unis. Les plus connues de ces sociétés – Academi (Blackwater), DynCorp, Military Professional Resources Inc. (MPRI) et Kellogg Brown and Root (KBR) (3) – sont regroupées au sein de la Private Security Companies of Afghanistan. Leur activité draine une part non négligeable des fonds destinés à la reconstruction de l’Armée nationale afghane.

Derrière leurs solutions « clés en main » se profilent des intérêts économiques colossaux qui orientent les choix de guerre sur le terrain. Financièrement, il existe en effet une convergence d’intérêts entre les SMP et les grands groupes industriels américains : la plupart de ces sociétés ont été acquises dans une logique économique classique de fusions et rachats, surtout depuis 2001. Et, bien qu’elles soient censées agir en auxiliaires de la coalition et de l’armée américaine, leur statut juridique demeure très flou.

En outre, l’essor de cette « sous-traitance » coïncide avec l’intérêt des militaires américains pour leur reconversion : l’état-major des SMP est généralement composé d’anciens officiers. Ceux-ci organisent ainsi leur carrière dans une continuité naturelle entre secteurs public et privé. Les connexions privilégiées entre les ex-officiers supérieurs américains opérant au sein des SMP et les cercles dirigeants du Pentagone demeurent étroites. Cette proximité leur confère ainsi une facilité d’accès en matière d’informations classifiées.

Comme en Irak, l’emploi des « soldats de location » aura contribué à décrédibiliser l’intervention internationale en Afghanistan.

Grâces à l’importance de leurs effectifs, à leur implantation au cœur des états-majors des organismes interalliés et à leurs connexions internationales, ces SMP sont souvent en mesure d’influencer les décisions militaires sur les opérations. On retrouve ainsi des employés de la société MPRI (4) dans l’ensemble des échelons hiérarchiques de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) et des forces de sécurité afghanes : rôle de mentor auprès des états-majors et des autorités, rédaction de la doctrine de l’armée au sein du Combined Training Advisory Group (CTAG), formation des chefs de corps au sein du Kabul Military Training Center (KMTC) ou encore instruction des spécialistes.

Fortes d’une connaissance approfondie du théâtre afghan, issue de missions longues de deux à quatre ans, ces entreprises disposent d’une mémoire unique de la situation. Une expérience indispensable aux états-majors interalliés dont les missions sur zone excèdent rarement six mois. Elle leur permet de coordonner, réguler, voire promouvoir l’action des autres SMP et d’orienter la vision des états-majors dans le sens qui leur convient.

Selon des sources reprises par le ministère français de la défense, le budget alloué à la société MPRI pour la rédaction de la doctrine militaire de l’armée afghane atteint 200 millions de dollars (140 millions d’euros). Il en coûte environ 1,18 milliard d’euros pour l’entraînement de ses forces. Les SMP n’ont donc aucun intérêt objectif à une stabilisation de la situation et à ce que l’« afghanisation » de l’armée progresse trop rapidement : cela diminuerait d’autant le recours au recrutement d’agents contractuels, et donc le volume de leur chiffre d’affaires.

Les SMP se gardent donc de transmettre l’ensemble de leurs connaissances, et préfèrent suppléer les organismes afghans plutôt que de les conseiller utilement. « Les armées américaine, britannique et les autres sont ici pour gagner une guerre. Pour nous, plus la situation sécuritaire se détériore, mieux c’est », expliquait un contractuel britannique (5).

Le chef du bureau « doctrine » de l’Afghan National Army Training Command (ANATC), le colonel Gulbahar, a indiqué qu’il ne disposait d’au cune date butoir pour le passage sous contrôle national de la rédaction de la doctrine militaire, restée un monopole de fait de la société MPRI, dont l’assistanat est ainsi légitimé durablement. Mais l’entreprise sait aussi se montrer « solidaire » : la doctrine logistique de l’armée, rédigée également par MPRI, cite DynCorp comme l’organe chargé du soutien du corps d’armée aérien afghan, sans restriction ni limitation de durée !

La composante « entraînement » constitue également un volet très rentable. Lorsque les SMP recrutent, forment et mettent en place huit cents professeurs pour le programme de lutte contre l’illettrisme au sein des militaires afghans (Literacy Program), la recherche d’un retour sur investissement le plus lucratif possible incite plutôt à allonger les délais d’instruction. Même situation en matière de logistique, assurée par RM-ASIA, autre point fort du monopole des sociétés militaires privées : aucune limite de temps n’est imposée pour la formation des techniciens afghans.

Là encore, les intérêts financiers des compagnies, qui emploient plusieurs milliers de contractuels, divergent des intérêts militaires de la FIAS : pas plus qu’elles n’escomptent de victoire trop rapide, les SMP ne souhaitent des changements trop soudains du dispositif opérationnel. Il leur faut pouvoir agir sur les événements en cours et infléchir si besoin est les orientations du niveau opératif et stratégique.

Dans cet ordre d’idées, elles bénéficieront prochainement d’une nouvelle occasion de consolider leur position : la systématisation de l’instruction des unités de l’armée par les acteurs publics ou privés, sous l’autorité du général britannique Neil Baverstock, ancien commandant du groupement d’entraînement CTAG basé près de Kaboul. Cela ouvre de nouveaux débouchés aux principales compagnies de contractors.

En vue d’élaborer les procédures de retour d’expérience (« retex ») au sein des forces armées, de nouveaux contractuels ont récemment été recrutés : les très précieuses informations ainsi collectées leur offriront une vision d’ensemble du théâtre, mais aussi l’occasion de renforcer leur position stratégique dans le cadre doctrinal comme dans celui de l’entraînement de l’armée afghane.

Comme ce fut le cas en Irak, l’emploi des « soldats de location» aura contribué à décrédibiliser l’intervention internationale. Circuler en véhicule dans les rues de Kaboul permet de s’en convaincre : le comportement, l’attitude et l’équipement des employés de certaines SMP, souvent provocants et agressifs, se rapprochent des canons cinématographiques les plus caricaturaux (6). Avec un effet ravageur : « La population afghane ne sait pas distinguer un soldat de la FIAS d’un contractor », observait un membre du Parlement afghan. Mais comment combattre un mouvement insurrectionnel et légitimer cette action, lorsque les pays de la force d’intervention, représentant l’OTAN, emploient des mercenaires dont la motivation n’est pas désintéressée, ni forcément celle du retour à la paix ?

Le recours à ces sociétés privées pose enfin un grave problème d’éthique (7). Le scandale de la prison d’Abou Graib, où plus de la moitié des interrogateurs impliqués ainsi que l’ensemble des traducteurs provenaient d’un recrutement « externe » et travaillaient pour les sociétés CACI et Titan, souligne le gouffre ouvert face à l’éthique du métier des armes, ces personnels n’agissant pas dans le même cadre juridique que les armées étatiques. Le décret du président Hamid Karzaï du 30 aout 2010, qui suspendait l’activité des compagnies non accréditées auprès du ministère de l’intérieur afghan, a contribué à déstabiliser le monde fermé des SMP. Il s’agissait pour M. Karzaï d’éviter que les soldats et policiers afghans, fraichement formés par la FIAS, ne désertent l’armée afghane et ne viennent rejoindre les rangs des SMP, au sein desquelles ils sont nettement mieux payés. Par ailleurs, cette mesure visait aussi à empêcher certains « seigneurs de guerre » de se muer en employés de SMP afghanes corrompues.

Dans les faits, ce décret n’a guère empêché les sociétés étrangères de poursuivre leur activité. En outre, le retrait annoncé des troupes de l’OTAN risque de « booster » l’activité des contractons : dans un premier temps, comme en Irak, le Pentagone aura recours au personnel des SMP pour remplacer une partie du contingent américain, même si – à terme – ce marché pourrait s’éteindre.

Pour reprendre ailleurs?

Par Marie-Dominique Charlier Lieutenante-colonelle ayant séjourné dix-sept mois en Afghanistan auprès du général commandant la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), puis des ambassades présentes à Kaboul. Elle est actuellement en poste à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) à Paris.

Notes:

  1. Lire Philippe Chapleau, Les Nouveaux Entrepreneurs de la guerre. Des merce­naires aux sociétés militaires privées, Vuibert, Paris, 2011 ; Olivier Kempf, La Logis­tique, une fonction opérationnelle oubliée, L’Harmattan, Paris, 2012; Suzanne Simons, Master of War. Blackwater USA’s Erik Prince and the Business of War, Harper, 2010 ; Sami Makki, «Sociétés militaires privées dans le chaos irakien», ainsi que François Dominguez et Barbara Vignaux, «La nébuleuse des mercenaires français», Le Monde diplomatique, respectivement novembre 2004 et août 2003.
  2. En 2007, au plus fort de l’opération, le département de la défense américain utilisait en Irak cent quatre-vingt-cinq mille de ces sous-traitants, pour cent soixante mille soldats.
  3. Auparavant filiale de Hailiburton.
  4.  MPRI, une filiale de L-3 Communications, a été fondée par les généraux Carl Edward Vuono, ancien chef d’état-major de l’armée de terre américaine durant la première ;lierre du Golfe, et Harry Edward Soyster, ancien directeur du renseignement militaire. ::cette compagnie a employé jusqu’à trois cents anciens généraux.
  5. Rémy Ourdan, « Les mercenaires mettent le cap sur l’Afghanistan », Le Monde, 12 juin 2009.
  6. La ressemblance avec les «héros » véhiculés dans les films de guerre contemporains, notamment américains, est troublante : l’image de l’acteur Arnold Schwarzenegger ; est assez fidèlement reproduite…
  7.  Jean-René Bachelet, Pour une éthique du métier des armes, Vuibert, Paris, 2006.

Source “Manière de Voir” – Le Monde Diplomatique Bimestriel N°126

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