Pénétrer les cerveaux…

… tout un art que certains dominent.

Ne plus laisser les lecteurs, auditeurs, spectateurs réfléchir, ils doivent être débordés par l’émotion.

Photos, vidéos, interviews se doivent d’être chocs, le tout assaisonné d’affirmations mensongères ou partielles qui manipulent la perception de la réalité. Pour les droites (y compris son extrême), il faut instruire la pensée unique, faire régner l’individualisme, afin d’empêcher toute action ou débordement collectif en utilisant des discours très structurés influenceur d’esprits. L’obsession sécuritaire, alimentée par une peur incessante, fait trace sa route, portant la dictature en chemin et laissant peu de place à la dissidence ou à la réflexion critique.

C’est parce que l’État a, sur fond d’austérité budgétaire, laissé le champ libre et même déserté les politiques culturelles que Pierre-Édouard Stérin peut allègrement disséminer ses projets de spectacles et de loisirs réactionnaires et nationalistes, aux forts relents d’Ancien régime, dans tout le pays. Pour l’historien Martial Poirson, il est temps de réagir.

Pourquoi les néoréactionnaires paraissent-ils pris d’un soudain engouement pour le spectacle, la culture ou les loisirs historiques ?

Poirson Martial. Les milieux d’affaires ont longtemps dédaigné le spectacle vivant comme un soi-disant « entre-soi gauchiste ». Ils ont mis du temps, mais ils ont fini par lire Gramsci et le détourner. Désormais, la droite a compris qu’il lui fallait porter la bataille idéologique sur le terrain culturel, afin de disputer l’hégémonie supposée de la gauche. Et les spectacles deviennent un nouveau terrain de manœuvre pour diffuser auprès d’un public élargi une certaine vision de l’Histoire.

L’Histoire n’a jamais cessé d’être un champ de bataille, mais c’est plus que jamais patent : deux visions de la France s’opposent, comme l’illustrent les publications récentes, avec la conception réactionnaire et conservatrice d’un Philippe de Villiers d’un côté, et l’histoire populaire et globale des milieux académiques, de l’autre. Le pitch de ces spectacles droitiers est intangible, avec toujours en toile de fond l’histoire héroïsante d’un « peuple chrétien monarchiste de race blanche ».

  • La manœuvre est d’autant plus efficace que la place est en partie vacante…

Pendant que les milieux d’argent développent une stratégie délibérée de financement de contre-récits, l’État, lui, se défausse de ses responsabilités en matière de politique culturelle, et se désengage en réduisant partout les subventions publiques au titre de l’austérité budgétaire.

Des mécènes d’un nouveau type – la tradition philanthropique était restée l’apanage de la droite gaulliste républicaine, plus que des conservateurs et réactionnaires – se présentent pour investir beaucoup d’argent dans des projets qui se présentent comme des divertissements récréatifs, des parcs d’attractions, des loisirs populaires. Mais qui, quand on y regarde de plus près – par exemple avec le considérable coût d’accès pour une famille au Puy du Fou -, n’ont de populaire que le nom…

  • Vous en avez donné le pitch, déjà, mais quelles sont les principales caractéristiques de ces spectacles ?

Ils occultent les moments de tensions populaires dans l’Histoire, tels que l’Occupation, l’esclavage, la colonisation. La Révolution française, par exemple, est soit effacée purement et simplement du point de vue de ses acquis, soit traitée du seul point de vue de ceux qui se considèrent comme ses victimes, la chouannerie, la noblesse, la royauté, la chrétienté.

Dans cette affaire, Philippe de Villiers a été précurseur, avec ses spectacles et son parc, depuis les années 1970… Mais il est resté longtemps relativement isolé et cantonné à un espace assez réduit. Aujourd’hui, ces thèses délétères sont accompagnées et remises en selle par de grandes puissances financières.

De manière plus générale, toutes les idées extrêmement réductrices, à la gloire du peuple français, sont bien reçues dans l’opinion. La porosité est gigantesque et elle s’explique aisément : si vous dites aux Français qu’ils sont des héros, qu’ils se sont toujours battus contre des envahisseurs, eh bien, cela peut flatter les plus bas instincts !

Même si, en l’occurrence, les époques présentées comme celle des invasions ne le sont pas toujours, et d’autres qui ne sont pas évoquées, renvoient pourtant à des moments où la France a été envahie par l’étranger. C’est le cas avec la Deuxième Guerre mondiale qui n’apparaît pas dans ces spectacles sous les traits de l’invasion hostile qu’elle a été !

Le poison est violent, et il est distillé dans des parcs d’attractions, dans des spectacles de divertissement qui sont en plus techniquement extrêmement bien faits. Prenez Murmures de la cité à Moulins dans l’Allier : il y a des images visuellement assez extraordinaires, des moyens en termes de régie, de son, de lumières, qui sont tout à fait considérables. Des costumes, des décors, etc. Enfin il y a tout pour faire un grand spectacle historique… Tout, sauf le récit !

En réalité, ces spectacles fonctionnent sur la sidération : on ne réfléchit plus, on doit être débordés par l’émotion, même si on sait que tout ça est factice et pernicieux ! Cette esthétique de la sidération, c’est vraiment celle de ce nouvel ordre conservateur qui ne renvoie jamais à la dimension de réflexion critique ou au processus de conscientisation.

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Thomas Lemahieu Source (Extraits)


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