Au sujet… [2]

Depuis des mois, le « passeport du civisme », distribué dans les écoles de plus de 500 communes, est dans la tourmente. Entre des programmes contestés et des financements liés à l’extrême droite, le dispositif créé en 2015 par un maire vendéen alerte syndicats et parents.

Dix ans, c’est un peu jeune pour porter un gilet pare-balles. Possible, pourtant. À Saint-Raphaël (Var), plus de 120 élèves de CM2 ont rendu visite au 21e régiment d’infanterie de marine en mars 2025. Ils « ont essayé des tenues militaires » et observé des armes.

« Un parcours du combattant adapté à leur niveau leur a également permis de se mesurer les uns aux autres », renseigne le site Internet de la ville. « J’assume, défend le maire Les Républicains Frédéric Masquelier, contacté par l’Humanité. C’est une manière ludique de faire connaissance avec les armées. » Même chose à Saint-Dizier (Haute-Marne) : à la base aérienne 113, 289 élèves du même niveau se sont exercés à « un parcours du petit militaire » et ont posé devant des avions Rafale le 14 octobre dernier.

« Passeport du civisme » : des dées sous couvert de neutralité

Ces rencontres sont autorisées par un petit livret rouge, nommé « passeport du civisme », distribué dans les écoles de plus de 550 communes et qui fait, depuis plusieurs mois, l’objet de diverses polémiques. Le maire de Talmont-Saint-Hilaire (Vendée), Maxence de Rugy, l’a créé en 2015, à la suite des attentats de Charlie Hebdo, pour favoriser l’engagement des jeunes.

Rien d’inquiétant sur le principe : « J’ai proposé aux enfants de s’impliquer dans leur ville en menant des actions sur le temps scolaire et périscolaire », raconte-t-il. Les collectivités adhérentes à l’Association du « passeport du civisme » s’engagent à mettre en place une série d’activités en lien avec « le devoir de mémoire », « le respect des forces de sécurité » ou encore « la solidarité ».

C’est écrit noir sur blanc dans le cahier des charges du carnet, tout comme le fait de « ne pas utiliser de wokisme et/ou l’écriture inclusive ». Le « passeport du civisme » « n’est pas partisan et n’appartient à aucune mouvance, se défend le Vendéen. Il y a un devoir de neutralité ».

Sauf que, selon des informations du Canard enchaîné, l’agrément du ministère de l’Éducation nationale, demandé par l’association en 2024, n’a pas pu être accordé en raison de « lacunes pédagogiques » et de « limites sur leur neutralité, avec un éditorial signé par le maire de la commune dans chacun des livrets ». Un courrier de la Direction générale de l’enseignement scolaire évoque également l’impossibilité « de reconnaître la qualité pédagogique d’un outil dont le contenu diffère d’un territoire à l’autre ».

Un spectacle polémique pour les 10 ans du « passeport du civisme »

La nouvelle ne doit pas être connue de tous. À Palaiseau (Essonne), pour se justifier d’une affiliation au dispositif devant l’opposition lors du conseil municipal du 30 juin 2025, la maire adjointe déléguée aux affaires scolaires, Marie-Christine Graveleau, a affirmé « que l’association est reconnue par l’Éducation nationale ». Depuis, les groupes municipaux de gauche et écologistes exigent de la municipalité Horizons une résiliation de l’adhésion.

Concrètement, le « passeport du civisme » a bien disposé d’une labellisation en mars 2021, délivrée par Sarah El Haïry, alors secrétaire d’État chargée de la jeunesse et de l’engagement. La désormais haute-commissaire à l’Enfance s’est aussi présentée aux premières assises nationales du civisme organisées par l’association, le 25 juin dernier, invitée aux côtés de David Lisnard (maire LR de Cannes, président de l’Association des maires de France), Édouard Philippe (maire Horizons du Havre) et Karim Bouamrane (maire PS de Saint-Ouen).

Soit quelques jours après la tenue des 10 ans du « passeport du civisme », fêtés à la salle Vendéspace, en Vendée, en présence de 4 000 enfants, et surtout de Bruno Retailleau – Maxence de Rugy a été son chef de cabinet au conseil départemental de Vendée.

Au programme, un drapeau français apporté en hélicoptère par le GIGN et le spectacle Historock, de Dimitri Casali. « Inoffensif », pour le maire de Talmont-Saint-Hilaire. La FSU du 85 avait alerté en amont sur « la participation d’un groupe musical dont le créateur reste très largement contesté par de nombreux historiens ». « Après une remise des diplômes au Puy du Fou en 2023, ça a été le pompon », s’alarme un représentant de SUD éducation en Vendée. Cerise sur le gâteau pour le syndicat, « le groupe est financé par les Nuits du bien commun ».

Un projet financé par une organisation co-fondée par Pierre-Édouard Stérin

L’organisation a été cofondée par le milliardaire et exilé fiscal Pierre-Édouard Stérin, dont le projet Périclès vise à amener l’extrême droite au pouvoir. L’Association du « passeport du civisme » a reçu 50 000 euros de la part du Fonds du bien commun en 2024 pour subventionner une enquête de l’Ifop sur les Français et le civisme, a fait savoir le Canard enchaîné le 8 octobre.

« On n’avait pas conscience, par naïveté peut-être, de son caractère politique », se défend Maxence de Rugy, qui confirme avoir coupé les ponts avec le fonds. D’autres proximités dérangent, telle la présence de Laurent Brosse au conseil d’administration : le maire de Conflans-Sainte-Honorine vient d’être condamné en appel pour tentative d’agression sexuelle.

La multiplication des polémiques a poussé trois maires bretons à se retirer du dispositif, a révélé le Télégramme début novembre. « Des adhérents ont signalé des dérives, comme la présence des forces de l’ordre dans les écoles, des armes à la ceinture », confie un membre de SUD éducation en Vendée.

L’éducation nationale est invitée à proposer une vraie alternative

La FSU du 84 a prévenu la direction académique, présente aux 10 ans du « passeport », et demandé d’écarter « ce dispositif trop politisé » des enseignants. Dans le Var, la CGT Éduc’action « se questionne sur la liberté pédagogique, sans l’aval des enseignants », quand le maire raphaëlois soutient le contraire.

Pour le moment, « il n’y a pas de réaction rectorale ou de l’inspection académique », complète le syndicat. En Vendée, la FSU estime que « l’éducation nationale doit proposer une alternative ». Le groupe Citoyens engagés pour Palaiseau a par exemple suggéré l’initiative « mon passeport citoyen », portée par des enseignants en histoire-géographie et en éducation morale et civique de l’académie de Versailles.

Si Maxence de Rugy estime que « les collectivités ont un rôle à jouer » dans l’éducation civique des enfants, la FSU du 85 réplique qu’il faut « faire valoir ce que l’école fait », sans douter « du travail réalisé dans ce domaine ». Faire confiance aux professeurs, en somme, alors qu’ils sont seulement 4 % à se sentir valorisés par la société.


Désolé si seul en parle : L’Humanité par la plume de Eléonore Houée. Source


Une réflexion sur “Au sujet… [2]

  1. raannemari 05/12/2025 / 14h49

    L’extrême-droite avance masquée pour mieux gangrener les esprits de la jeunesse.

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