… la France semble prise dans un tourbillon sans fin.
Pour l’historien Christophe Prochasson, la Vᵉ République, fondée sur la toute-puissance présidentielle, touche à sa fin.
- Instabilité, majorité introuvable, appel à la démission du chef de l’État… la crise politique que nous traversons est-elle vraiment si grave ?
Christophe Prochasson. Je crois que oui, et même profondément. Il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on appelle une « crise politique ». Il y a les crises ordinaires, celles qui accompagnent la vie démocratique : un scandale, la chute d’un ministre, une alternance imprévue. Et puis il y a les grandes crises, celles où les institutions elles-mêmes vacillent, où l’on doute du modèle politique qui nous gouverne. C’est à ce niveau-là, selon moi, que nous sommes arrivés.
- Ce que vous décrivez dépasse donc la simple instabilité politique ?
Ce qui est aujourd’hui en péril, c’est le régime tel que nous le connaissions : celui d’un président de la République dominant, appuyé sur une majorité disciplinée. Ce modèle, celui du « président monarque », a structuré la vie politique française pendant soixante ans. Mais il ne fonctionne plus.
- Pourtant, cette conception du pouvoir n’était pas inscrite dans la lettre même de la Constitution…
Non, pas du tout. À l’origine, la Vᵉ République, telle que la concevait Michel Debré, était un régime parlementaire rationalisé. C’est le suffrage universel direct instauré en 1962 qui a progressivement durci le système, en installant un chef de l’État tout-puissant.
- Emmanuel Macron semblait pourtant vouloir restaurer la « verticalité » du pouvoir.
Oui, il voulait incarner Jupiter. Mais c’était déjà trop tard. La promesse de la verticalité n’était qu’un discours, un simulacre. La phrase de François Mitterrand, souvent citée – « Je suis le dernier président de la République » –, était prophétique. Il avait compris que la fonction présidentielle, telle qu’elle s’était imposée sous de Gaulle, arrivait à épuisement.
- Vous parlez d’une « crise de la figure présidentielle » ?
Macron en est la parfaite illustration. Il a cru qu’en invoquant les dieux de l’Olympe, il allait ressusciter le prestige du chef de l’Etat.
- Vous liez donc la crise institutionnelle à un changement de civilisation ?
Absolument. Le pouvoir présidentiel suppose une croyance partagée dans la supériorité du chef. Or, cette croyance s’est dissoute. Macron n’a pas compris que le problème n’était pas d’incarner Jupiter, mais de repenser la légitimité dans une société horizontale. Il a cru pouvoir inverser le mouvement de l’histoire par la force d’une stratégie.
- Ce n’est donc pas seulement une crise des institutions, mais aussi du politique lui-même ?
Absolument. A moins d’être nés depuis les années 2000, nous sommes des individus du XXe siècle, héritiers d’une culture qui remonte au XIXe et qui doivent se débattre dans un monde numérique. Nous fonctionnons avec des modèles obsolètes : partis de masse, chefs charismatiques, hiérarchies stables. Or, le réel est devenu fluide, éclaté, instantané. La gauche, plus « intellectuelle », qui a besoin d’espace et de temps, est particulièrement affectée. Depuis des années, elle n’a pas fait le travail doctrinal nécessaire sur l’écologie, la production, les inégalités. Et surtout, elle a perdu son lien avec le monde savant. Ce lien fondait sa légitimité et lui donnait sa force.
- En proposant la mise entre parenthèses du 49.3, Sébastien Lecornu n’a-t-il pas voulu faire évoluer le régime, donner plus de pouvoir au Parlement ? Vous y croyez ?
Non. C’est un coup tactique, pas un tournant institutionnel. C’est une manœuvre politique pour attirer les socialistes.
- Cette crise du présidentialisme s’ajoute-t-elle à la disparition du clivage droite-gauche ?
Je ne crois pas à la disparition du clivage. C’est un poncif. Depuis la Révolution française, la vie politique s’organise selon deux pôles : la droite et la gauche. Ce clivage change de contenu selon les époques, mais il demeure.
- Dans ce contexte troublé et marqué par la poussée de l’extrême droite, la gauche a-t-elle encore un rôle historique à jouer ?
Bien sûr. Mais à condition d’assumer le compromis. Il faut distinguer la conquête du pouvoir de son exercice. La gauche s’est souvent trompée en voyant le compromis comme une trahison. Or, son histoire est faite de compromis féconds : améliorer la vie quotidienne tout en préparant des transformations durables – les coopératives, la Sécurité sociale, l’économie solidaire. Elle doit retrouver cette double temporalité : un horizon global de transformation et une action concrète au présent. Cela ne peut pas être tout, tout de suite. Sans cela, elle se condamne à la pure protestation et à la figuration.
- Une dissolution voire une élection présidentielle anticipée pourrait-elle permettre de résoudre la crise actuelle ?
Pas vraiment. Une dissolution peut, à la rigueur, clarifier les rapports de forces mais c’est un pari risqué. Une présidentielle anticipée, en revanche, serait catastrophique. Cela ne ferait qu’ajouter du chaos au chaos. Il ne faut pas se tromper : le vrai moteur de la crise n’est pas budgétaire. On peut se serrer la ceinture ; on ne peut pas vivre sans confiance ni capacité collective à décider. La question est fondamentalement politique. Ce sont nos institutions, notre culture du pouvoir et nos représentations qui se sont épuisées.
- Ne pensez-vous pas que, malgré les soubresauts de ces derniers mois, les Français demeurent attachés à une présidence forte ?
J’en doute. Nous n’avons plus besoin d’un Jupiter, mais d’un président normal, fiable et loyal envers les institutions.
- Que faudrait-il faire concrètement pour sortir de cette impasse ?
Trois chantiers sont essentiels.
- D’abord, réparer la représentation : introduire une réelle dose de proportionnelle, reconnaître les coalitions, redonner au Parlement un rôle central, avec du temps législatif partagé et une évaluation réelle des politiques publiques.
- Ensuite, dé-présidentialiser la Vᵉ République sans l’abattre : énoncer une doctrine de retenue présidentielle, renforcer la collégialité, encadrer l’usage du 49.3, créer des conférences régulières entre l’exécutif et les Assemblées.
- Enfin, restaurer la confiance : moraliser la vie publique, encadrer les conflits d’intérêts, mettre fin aux privilèges, ouvrir la haute fonction publique. Sans probité, il n’y a pas de République.
D’après des propos recueillis par Matthieu Aron et Sylvain Courage. Source (Lire l’intégral original)
Formidable lecture.
Merci!
Merci pour ce commentaire et la visite sur ce blog.
Michel
La proportionnelle est un moyen de contrôler les candidatures car seuls les partis sont structurés pour présenter les listes dont ils contrôlent les noms et leur ordre. Ils peuvent ainsi faire élire qui ils veulent. A mon sens la vraie solution c’est l’élection à un seul tour. Ça oblige les partis à se mettre d’accord avant l’élection, donc l’électeur n’est pas amené à choisir entre la peste et le choléra