Au cours des années 1970, une décennie marquée par de réels progrès de la condition des femmes, l’industrie cinématographique française semble schizophrène.
Alors que de plus en plus de femmes prennent le devant de la scène dans les films, les personnages masculins « macho » restent populaires. Cependant, un autre personnage masculin, l’« homme en crise », est souvent représenté : un homme traversant une période difficile, souvent sans raison exceptionnelle. Sur 362 films étudiés, 82 présentent un homme en crise comme personnage principal.
Cela représente presque 30 % des protagonistes masculins, loin devant les macho. Montrer des hommes en crise n’est pas anodin, surtout dans un contexte où l’on parle de « crise de la masculinité » en réponse au féminisme, un thème récurrent depuis 1976.
Des débats médiatiques, tels que « Le féminisme a-t-il changé les hommes ? », soulignent une vision pessimiste de la place des hommes dans la société. Ces discours sur la perte des « valeurs masculines » émergent souvent après des changements sociaux ou économiques, mais ne reflètent pas la réalité de la domination masculine persistante.
Dans les films, la vie de famille est souvent décrite comme une source de mal-être. Par exemple, Roger dans Êtes-vous fiancée à un marin grec ou à un pilote de ligne ? (1970) explique qu’il s’ennuie avec sa femme et ses enfants, ce qui le contrarie car il aspire à une vie de séducteur et de liberté. Beaucoup de personnages se remémorent leur célibat comme un temps de liberté, mais leur principale frustration vient des obligations domestiques et de la demande croissante de participation dans l’éducation des enfants.
Ménagères acariâtres et castratrices
Les épouses dans les films Galettes de Pont-Aven et Coup de torchon sont décrites de manière misogyne, incarnant des stéréotypes de femmes dominatrices et insatisfaites. Henri, dans Galettes de Pont-Aven, affronta le rejet de sa femme pour ses besoins artistiques et sexuels, tandis que Lucien, dans Coup de torchon, subit l’autorité de son épouse Huguette qui entretient des relations incestueuses.
Par ailleurs, les quadragénaires et quinquagénaires en crise éprouvent une insatisfaction professionnelle malgré des emplois stables et prestigieux, entraînant une réflexion sur le sens de leur existence face à des institutions oppressantes. Leur quête d’accomplissement se trouve valorisée dans ces récits.
Malaise dans la sexualité
Des personnages masculins en crise, souvent interprétés par des acteurs inconnus au début des années 1970, tels que Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, sont fréquemment jeunes, rarement mariés ou pères, sans véritable carrière, et leur crise découle de leur incapacité à s’adapter à la société.
Dewaere et Depardieu, à travers les films de Bertrand Blier, illustrent puissamment la connexion entre marginalité et fragilité en jouant des personnages masculins en crise.
Le tourment identitaire que traversent leurs personnages est puissamment lié à leur sexualité, point de fixation de toutes leurs anxiétés et de tous leurs complexes. Dès Les Valseuses, le personnage interprété par Dewaere est partiellement émasculé. Parce qu’ils ont volé une voiture, Jean-Claude (Depardieu) et Pierrot (Dewaere) se font attaquer à l’arme à feu par son propriétaire mécontent. Pierrot est touché aux testicules et, malgré les soins qu’il reçoit, il demeure traumatisé, ne cessant de geindre : « Mais si j’peux plus fourrer, plus jamais ? »
Dans la continuité des Valseuses, les personnages incarnés par Dewaere sont régulièrement en proie à une angoisse de castration ou à des problématiques d’impuissance. Dans Coup de tête (Jean-Jacques Annaud, 1979), François, accusé de viol, se défend en affirmant : « Avec les filles qui veulent bien, des fois j’ai du mal. Alors en prison pour viol, moi… » Dans Série noire (Alain Corneau, 1979), Franck est victime d’une panne sexuelle, incident qui le met dans une rage folle et fait basculer le récit dans une tonalité encore plus sombre.
Le malaise autour de la sexualité des jeunes marginaux en crise se manifeste par une obsession ambiguë pour l’homosexualité, générant une panique face à leur désir homoérotique refoulé. Dans Les Valseuses, la relation entre Dewaere et Depardieu révèle une tension sexuelle, bien que leur homosexualité potentielle ne soit jamais considérée. Les marginaux des années 1970, anxieux et instables, contrastent avec leurs aînés, souffrant d’une incapacité à incarner un modèle traditionnel et hétérosexuel. Ils vivent dans la nostalgie d’un ordre antérieur, où les rapports entre les sexes étaient plus harmonieux, mais se heurtent à un refus des femmes de se conformer aux normes de la féminité accentuée, valorisée par les sociétés patriarcales.
Les épouses réclament le respect
Les films sur des hommes en crise mettent en avant des femmes qui refusent de se soumettre aux normes traditionnelles de féminité. Ces femmes, qu’elles soient maltraitées ou trompées, finissent par revendiquer leur respect ou quitter leurs conjoints. Dans Nous ne vieillirons pas ensemble, Jean, un cinéaste raté, traite Catherine avec mépris, mais lorsqu’elle décide de le quitter après avoir gagné en fierté, il révèle une nostalgie pour un passé où sa masculinité n’était pas remise en question. Les hommes réagissent à la crise par l’autodestruction, la fuite ou une tentative de reconquête de leur virilité, tout en exprimant une peur de perdre leurs privilèges.
Hélène Fiche, historienne. Le monde diplomatique (Synthèse – Extraits)
Il serait intéressant de classer les films par catégories de thèmes sociétaux. Mais c’est trop sensible. Ça risquerait de révéler la grande manipulation.