Selon une étude, la rationalité des discours politiques aux États-Unis chute depuis les années 1970. Un déclin corrélé avec la polarisation du débat et les inégalités économiques, qui se ressent jusqu’en France.
Le débat politique est-il de plus en plus irrationnel ? Le recours, par les élites politiques elles-mêmes, aux émotions et aux intuitions au détriment d’une argumentation rationnelle n’a rien de nouveau. Mais le procédé semble dangereusement se généraliser. […]
Montée de l’irrationnel depuis les années 1970
Plus globalement, l’art éprouvé du mensonge et de la manipulation du langage par le pouvoir macroniste, comme les outrances de l’administration Trump de l’autre côté de l’Atlantique, signalent une même dynamique : les gouvernants ont de moins en moins besoin de se soucier des faits pour justifier leurs politiques.
Le phénomène pouvait paraître difficile à quantifier et à objectiver sur le temps long, jusqu’à ce qu’une équipe internationale de chercheurs prenne le problème à bras-le-corps. Ils ont compilé un corpus monumental de textes : 8 millions de discours prononcés par les parlementaires du Congrès des États-Unis entre 1879 et 2022. Puis ils ont, par traitement informatique, analysé l’évolution sémantique de ces discours, comptabilisant ce qui relevait de raisonnements fondés sur des preuves, contre ce qui relevait de la rhétorique guidée par les sentiments ou l’intuition.
Leurs résultats ont été publiés le 10 avril dans la revue Nature Human Behaviour. Ils indiquent une situation relativement stable jusqu’aux années 1940, puis une montée de la rationalité des discours dans l’après-guerre, qui culmine au milieu des années 1970. Et, depuis cette époque, une chute libre vers des discours de moins en moins rationnels, le niveau le plus bas étant atteint pour la dernière année des données, en 2022. […]
Le recours au pathos par le néolibéralisme
[…] Les auteurs de l’étude prennent soin de souligner que ces corrélations n’établissent pas de lien de causalité suffisamment étayé en l’état. Ils ne sont, pour autant, pas les premiers à explorer l’hypothèse d’un lien entre la montée des inégalités et la transformation des formes de légitimation discursive.
« Par exemple, Cornel West ou Nancy Fraser ont souligné combien les logiques néolibérales, en exacerbant les fractures sociales, ont contribué à délégitimer les formes de rationalité technocratique associées au consensus d’après-guerre », dit à Reporterre Husam Ma’Ayah, doctorant à l’université de Bretagne occidentale et spécialiste de l’analyse des discours politiques.
« Dans ce contexte, l’appel à l’émotion ou à l’expérience personnelle devient une manière de réaffirmer une forme d’authenticité populaire, face à un discours perçu comme distant, élitiste, voire complice du statu quo », précise-t-il.
Le moment clé de la bascule dans les discours, à la fin des années 1970, correspond à la fin des Trente Glorieuses, aux chocs pétroliers et à la montée du chômage. Pour faire accepter le tournant néolibéral qui se prépare, et préserver les intérêts du capital malgré une croissance en berne, les élites politiques passeraient donc de la raison aux émotions, du logos au pathos. L’hypothèse étant qu’une telle stratégie aurait permis de recueillir l’adhésion d’une majorité d’électeurs pourtant rationnellement lésés par une telle politique.
« Parler aux tripes des gens plutôt que de cultiver l’esprit critique des électeurs » […]
Le tournant publicitaire du politique
L’étude publiée dans Nature Human Behaviour ne permet de quantifier le phénomène qu’aux États-Unis, mais plusieurs chercheurs ont observé le même type d’évolution discursive en France ces dernières décennies. C’est notamment ce qu’a documenté le linguiste Patrick Charaudeau, professeur émérite de l’université Sorbonne-Paris-Nord et chercheur au CNRS.
Lui met en exergue une bascule discursive plus récente, à partir des années 2000, qui tiendrait moins d’une stratégie idéologique que d’une évolution conjointe des médias et des spécialistes de la communication politique. […]
« Phénomène Hanouna »
Cette dérive médiatique est venue se superposer à une autre : la transformation des campagnes politiques, remodelées par les techniques de la publicité en plein essor dans les années 1960 et 1970. « Après le duel Nixon-Kennedy, on entre dans l’utilisation de campagnes de communication de masse, avec des flux financiers de plus en plus importants, des spots publicitaires, le “branding” des candidats. On entre de plain-pied dans une société de consommation médiatique », décrit Cécile Alduy.
« Sauf qu’avec la publicité, le consommateur sait que c’est exagéré, on est dans un contrat de “semi-dupe”. Les mêmes méthodes utilisées en politique sont beaucoup plus perverses », note Patrick Charaudeau.
Dernier ingrédient du cocktail : la libération d’une violence verbale inédite, que le linguiste associe au développement des réseaux sociaux ainsi qu’à de nouvelles formes de débats télévisuels, qu’il englobe sous l’appellation de « phénomène Hanouna ».
Concentration des médias et illibéralisme
« La France a certains garde-fous par rapport aux États-Unis, notamment sur le financement des campagnes électorales et la diffusion des clips de campagne. Mais le système médiatique tend à s’américaniser. On voit une dégradation de la parole politique dans ses argumentaires », s’inquiète Cécile Alduy.
Un phénomène accentué par la concentration capitalistique croissante des médias entre les mains de quelques milliardaires. […]
De Thatcher à Lecornu
Or, « ce registre langagier, qui fait appel aux émotions plutôt qu’à la raison, est une caractéristique des élus illibéraux. Il vise à dramatiser les enjeux des réformes proposées pour persuader qu’il n’y a pas d’alternative — c’est la poursuite du “There is no alternative” [“Il n’y a pas d’alternative”] développé au Royaume-Uni par Margaret Thatcher dans les années 1980, pour justifier son refus de négocier avec les syndicats. Pour certains chercheurs, cette façon de pratiquer le pouvoir renvoie à une forme de “populisme technocratique” néolibéral », dit Raphaël Demias-Morisset. […]
Vincent Lucchese. Reporterre. Source (lecture libre, mais… ) Extraits
Oui, on sait. Vous n’avez pas envie de lire un énième appel aux dons. Et nous, on préférerait ne pas avoir à demander…
Mais voilà : Reporterre est un média indépendant, en accès libre, sans publicité, sans actionnaire, à but non lucratif. Nous sommes financés à 98 % par 1,6 % de nos lectrices et lecteurs.
Et nous n’existons que par vos dons. Je soutiens Reporterre