Les Cortes, la Chambre basse du Parlement espagnol, ne sont pas vraiment réputées pour le caractère pacifique de leurs députés. Ce serait plutôt, souvent, le théâtre d’imprécations et d’insultes proférées entre adversaires politiques. Mais, à la différence de l’Assemblée nationale française où la question des retraites est incandescente, ici, le sujet ne provoque pas de véritables passions.
À la tête d’un gouvernement fragile et fragmenté, soutenu par un ensemble hétéroclite de formations séparatistes, régionalistes ou de gauche radicale, Pedro Sanchez ne parvient pas à boucler son budget pour la 3e année d’affilée. Et pourtant, le financement des retraites n’est pas la raison des discordes avec ses alliés.
Quant à l’opposition de droite, qui rêve de revenir au pouvoir à la faveur des législatives de 2027, elle attaque le leader socialiste sur de nombreux fronts, comme celui de la politique sur l’immigration ou celle du logement. Mais pas, ou si peu, sur les retraites.
« Pour l’essentiel ,il existe sur la question un certain consensus », confirme le politologue Pedro Simon.
À quoi est dû cette singularité 5, espagnole ? Pour le comprendre, il faut remonter à l’année 1995, lorsque s’affrontent le socialiste Felipe Gonzalez et le libéral José MariaAznar, sur le point d’accéder au pouvoir. Tous deux se mettent d’accord sur le fait que les retraites ne peuvent être un sujet d’opposition ni de surenchère partisane. C’est le pacte de Tolède.
Depuis, chaque année, des représentants des formations politiques se réunissent, discutent, négocient, arrondissent les angles dans un seul but : faire en sorte que le système des retraites demeure viable et soutenable.
Ses recommandations sont systématiquement acceptées par le pouvoir en place, les syndicats et le patronat. Car l’Espagne a de quoi craindre l’avenir : une natalité en berne bloquée à 1,12 % et l’imminente fin de vie active des boomers…
C’est la raison pour laquelle aucun parti ne veut réellement revenir sur l’âge légal fixé par le socialiste José Luis Zapatero — et qui devra atteindre 67 ans en 2027. « Même si certaines forces politiques font un peu de démagogie, on a compris ici que l’augmentation de l’âge légal est un moindre mal, en comparaison à la hausse des cotisations pour les entreprises ou à la baisse des prestations », déclare l’économiste Gonzalo Bernardos.
Pour pallier l’énorme coût des retraites, il est vrai que le pays bénéficie de bons indicateurs économiques et d’un marché du travail en plein régime. L’emploi enregistre 21,4 millions d’actifs, un record dans l’histoire de la Sécurité sociale, et les départs en retraite anticipés sont en chute, grâce à une récente réforme accordant des extras salariaux.
Compensations.
Pour autant, ces atouts n’empêchent pas le pays d’être victime d’un décalage entre les recettes et les dépenses. Selon la Banque d’Espagne, les retraités espagnols gagnent 74 % de plus que ce qu’ils ont apporté à la caisse commune.
Pour combler ce fossé, le gouvernement Sanchez a mis en place deux systèmes compensatoires : un quota de solidarité et le mécanisme d’équité intergénérationnelle, appliqué depuis début 2023 sur les fiches de paie des salariés et qui rapporterait entre 2 et 3 milliards d’euros par an. Officiellement, il s’agit d’« alimenter préventivement les pensions de la génération du baby-boom ».
La gauche française cite régulièrement en exemple son homologue espagnole pour démontrer qu’elle est en mesure de gouverner. Est-elle prête à faire preuve du même pragmatisme sur la question des retraites ?
François Musseau. Le Point N° 2772. 11 sept 2025
Un modèle social transformé
Aujourd’hui, le financement de la Sécurité sociale se retrouve plombé par des dizaines de milliards d’euros d’exonérations de cotisations patronales. Avec ces allégements, c’est l’ensemble de l’équilibre du système qui se fragilise peu à peu. […] Depuis plus de trente ans, ces contributions ont été systématiquement réduites. […] Concrètement, pour un emploi au salaire minimum, cela représente aujourd’hui près de 800 euros d’économie mensuelle pour l’employeur. Soit environ un tiers du coût total du travail qui s’est évaporé… […] Or nul besoin d’avoir fréquenté l’ENA pour saisir une évidence aussi simple qu’incontestable : ce que l’employeur ne paie plus, quelqu’un d’autre doit bien le financer.
Et ce quelqu’un, c’est vous. C’est nous.
Comment ? Par l’impôt. Pas n’importe lequel, le plus injuste d’entre eux : la TVA. Chaque fois que vous achetez une baguette, un litre d’essence ou une paire de chaussures, vous contribuez à compenser une part des exonérations de cotisations. […]
Conséquence : […] sous couvert de préserver l’activité et de rendre le travail toujours moins coûteux pour les entreprises, c’est à vous que revient l’effort.
En somme, vous payez… pour avoir le droit de continuer à travailler. Et c’est là que le système bascule dans l’absurde. […]
Extrait du livre-enquête de Mathieu Aron et Caroline Michel-Aguirre : « les aides aux entreprises ont agi comme une drogue ». Allary Ed. 2025