Les lignes qui suivent évoquent un bref moment de confusion.
C’est elle qui m’intéresse, non seulement à titre individuel, mais aussi parce qu’elle touche nombre d’entre nous (tous ?). Elle concerne le conflit entre Israël et le Hamas.
J’étais au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, en train de visiter l’exposition consacrée à Alfred Dreyfus. On a beau connaître parfaitement le déroulé des événements, l’ignominie des accusations, des mensonges et de l’acharnement contre cet homme innocent vous soulève le cœur. On a beau savoir : la prose (assortie de caricatures) antisémite de Drumont, Degas, Barrès et consorts, c’est insoutenable. Cela m’a donné envie d’en parler.
Puis, je me suis fait cette réflexion : « Ce n’est pas un peu étrange, alors que Gaza est dévastée, d’envisager de faire une chronique sur Dreyfus ? »
Je dis que je me suis fait cette réflexion, ce n’est pas tout à fait juste. Je pense que c’est le contexte, le discours ambiant, qui m’ont suggéré cette pensée infecte. Qui n’a duré qu’une fraction de seconde, mais c’était déjà trop.
J’ai alors compris que j’étais tombée dans un piège. Un piège identitaire à fragmentation, absolument pernicieux et dégueulasse, tendu par tant de gens, en ce moment, dont beaucoup d’antisémites, justement.
Car ma pensée fugace laissait entendre que, aujourd’hui, c’étaient les juifs qui étaient les coupables (le discours qui tend à les nazifier, à les assimiler au gouvernement de Netanyahou pourrit les cerveaux). Alors même que l’antisémitisme (en écrits, en actes, en crimes, en paroles) se répand dans la société de manière totalement décomplexée. Qu’un arbre en hommage à Ilan Halimi vient d’être scié…
Comment pouvais-je reprendre, ne serait-ce qu’une nanoseconde, cette rhétorique immonde alors qu’une partie de ma famille maternelle a été exterminée en Ukraine par les Einsatzgruppen en 1941 et que j’ai été élevée dans ce traumatisme ?
Sans doute était-ce aussi chez moi la marque d’une forme de culpabilité : celle de ne pas avoir assez dénoncé l’horreur que vivent les Gazaouis au quotidien. De ne pas avoir pu aller à une seule manifestation, malgré mon envie d’y participer, pour que cesse l’acharnement contre une population.
Non par manque de colère ni d’indignation, mais parce qu’il est difficile de défendre une cause au milieu de slogans antisémites, de gens qui souhaitent purement et simplement l’éradication d’un État, qui considèrent le massacre du 7-Octobre comme un acte de résistance, qui mini-identitaire misent la monstruosité criminelle du Hamas ou qui ne s’intéressent à aucun autre conflit que celui-ci.
Évidemment, cet empêchement se transforme en soupçon et je m’interroge, à force, sur un potentiel manque d’empathie de ma part. Qui serait lié à mon histoire familiale.
Assez vite, heureusement — même si cela ne change absolument rien à la situation géopolitique -, je parviens à remettre mes idées dans l’ordre et à retrouver ma place ; celle d’une humaine épouvantée par ce déferlement de violence à Gaza, par l’omniprésence de l’antisémitisme, par le sort des otages israéliens, mais aussi des Ukrainiens, etc.
Cela devient aussitôt plus clair, faute d’être rassurant. Car il est clair, aussi, que le piège identitaire continue peu à peu de se refermer sur nous tous. Pour le plus grand bonheur des criminels de la planète et de leurs idiots utiles.
Mara Goyet. L’Obs N° 3180/28/08/2025