Au sujet du spectacle d’Eric Feldman…
« On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie ».
Je l’ai vu au mois de juin, au Théâtre du Rond-Point, à Paris, où il se donnait à ce moment-là. Je vous en parle aujourd’hui parce qu’il reprend le 6 septembre, au théâtre du Petit-Saint-Martin, à Paris – et parce qu’il faut y aller.
Seul en scène, Éric Feldman nous donne une lecture pointue de ce qui se répète dans notre actualité politique. Le caractère radioactif de la Shoah est le fil de son travail. Je dis « travail » parce qu’il y a une élaboration en acte dans ce spectacle. Une élaboration dont Feldman nous fait profiter : on travaille avec lui pendant une heure vingt.
Éric Feldman veut comprendre pourquoi il a été longtemps si déprimé, si écrasé, tout près du suicide. Il veut établir le lien avec le fait que ses parents ont été des enfants cachés durant l’Occupation. Alors il dit à son public : « Menons l’enquête ». Il nous emmène dans ses questionnements, sa douleur, mais aussi sa jubilation à dire et à entendre les mots, à jouer avec eux.
On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie est annoncé comme un « stand-up d’art et d’essai ». C’est un très beau texte, un bijou d’humour noir, qui déclenche beaucoup de rires dans le public. Des rires à gorge serrée, mais des rires tout de même. Éric Feldman nous raconte qu’il a fait une psychanalyse, et que ça lui a sauvé la vie.
Il exprime ainsi sa douloureuse sensation d’illégitimité : « J’ai l’impression d’avoir été avorté et d’être né quand même » – il n’aurait pas dû naître : ses parents ont échappé de peu à la mort.
Sigmund Freud est très présent dans ce spectacle, dans le fond comme dans la forme : pour raconter l’histoire de ses deux parents, le comédien procède par associations libres. Et puis il fait des lapsus. Évoquant son père âgé de 10 ans, Feldman dit « je » à la place de « il ».
Ce qui donne « quand il a appris que je devais porter l’étoile », au lieu de « quand il a appris qu’il devait porter l’étoile ». Éric Feldman analyse ce lapsus comme un instant d’identification à son père, une occasion de saisir physiquement ce que ce dernier a pu ressentir à l’époque. « Je fais confiance à ce que dit l’inconscient », souligne Feldman.
Un autre exemple : un peu gêné, il nous raconte qu’après l’amour, encore au lit, une femme lui demande à quoi il pense. Il n’ose pas lui répondre qu’il pense à Hitler.
Grand fan de Woody Allen, Feldman imagine Hitler allongé sur le divan de Freud. Il se demande si cela aurait changé le cours de l’Histoire. Et de conclure : « Hitler n’a pas fini son analyse ».
Le titre de ce spectacle inouï vient d’un oncle d’Éric Feldman. Un oncle adoré, qui avait un jour vu un rescapé du ghetto de Varsovie jouer à la pétanque place de la Nation. L’oncle était allé vers le rescapé et lui avait dit à l’oreille : « On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie ».
Le comédien se réfère plusieurs fois à Isaac Bashevis Singer, le prix Nobel de littérature qui écrivait en yiddish et traduisait ensuite ses textes en anglais. Feldman cite Singer : « Si un temps vient où la langue et la culture yiddish disparaissent, alors Hitler aura gagné, non seulement physiquement, mais spirituellement ». Avec la performance d’Éric Feldman, qui s’achève sur l’interprétation d’une magnifique chanson yiddish, cette langue est encore bien vivante.
Yann Diener. Charlie Hebdo. 03/09/2025