Plus de 82 000 citoyens de l’État hébreu sont partis en 2024, un niveau d’émigration sans précédent. Témoignages
A l’étranger, les Israéliens se font discrets. La plupart adoptent les mêmes habitudes. Ne pas parler hébreu en public. Ne pas porter désigne qui indique leur nationalité. Et à la banale question « D’où venez-vous ? », faire diversion. Ces parades sont les conseils que se donnent les exilés face à l’antisémitisme croissant depuis le 7 Octobre et la guerre à Gaza, alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à quitter leur pays.
D’après le Bureau central des Statistiques israélien (CBS), 82 700 sont partis en 2024. Une hausse de près de 50% par rapport à l’année précédente et deux fois plus que la moyenne annuelle de la décennie 2009-2021 « Nous avons perçu un impact du conflit, particulièrement au mois d’octobre 2023, au cours duquel 14 000 Israéliens ont quitté le pays », souligne Marina Sheps, directrice du bureau Migration au CBS.
Israël ne serait donc plus la Terre promise ?
Ce foyer conçu comme un refuge par Theodor Herzl et les premiers sionistes — sur fond de pogroms en Russie et d’affaire Dreyfus en France – à la fin du XIXe siècle ? Cet État protection, susceptible d’accueillir la diaspora à sa création en 1948, après la Seconde Guerre mondiale ? « Avec le 7 Octobre, la raison d’être de l’État hébreu, celle d’assurer la sécurité des juifs, a volé en éclats, analyse le politologue Denis Charbit. Il n’y a jamais eu autant de morts en une seule journée dans une attaque sur le territoire [près de 1200, NDLR]. De plus, la plupart des victimes ont été assassinées « dans leur maison », « ba-bayit ». « Bayit » est un mot fort en hébreu, qui signifie aussi « pays ». À ce crime de masse s’est ajoutée la guerre sans fin à Gaza. Un grand nombre d’Israéliens ne veulent pas en être complices, ne veulent pas sacrifier leurs enfants à un conflit dont ils ne comprennent pas le sens. Moins par empathie pour les Palestiniens que par refus de voir les otages sacrifiés. » Les vidéos, début août, d’Evya-tar David, 24 ans, squelettique, et de Rom Braslavski, 22 ans, visiblement en grande souffrance, filmés par leurs geôliers, ont glacé le pays. Des milliers de manifestants continuent chaque week-end de réclamer l’arrêt des combats.
« Pacte social déchiré »
L’exode des juifs israéliens n’est pas nouveau. Le coût de la vie élevé, le casse-tête pour se loger, le système social peu protecteur, les tensions avec les pays voisins et les attentats conduisent chaque année à des départs. Mais les perspectives s’assombrissent encore : radicalisation du gouvernement Netanyahou, qui vise désormais une occupation totale de la bande de Gaza, montée de l’extrême droite, poids croissant des ultra-othodoxes (leur part dans la population, de 12 % aujourd’hui, devrait attendre 25 % en 2050) et discours publics de plus en plus empreints de religieux…
« Les départs ont commencé à augmenter avec la cassure de la réforme judiciaire voulue par Netanyahou, après son retour au pouvoir en décembre 2022, explique David Khalf a, codirecteur de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean-Jaurès. Surtout pour ce qu’on appelle le « Premier Israël », urbain, sécularisé et bourgeois. Un pacte social était en vigueur dans le pays depuis plus de sept décennies : l’impôt sur le sang était versé par les réservistes en échange, non seulement de la sécurité, mais de la promesse d’un ordre démocratique, libéral, où la religion joue un rôle relativement limité. Il a été déchiré par l’alliance faustienne de Netanyahou avec les nationalistes religieux et les ultra-orthodoxes. » En mai, le journal de gauche « Haaretz » a publié une étude de la société Ci Marketing selon laquelle 40 % des Israéliens songeaient à faire leurs valises.
L’immigration fait partie intégrante du projet d’Israël. Avant sa création en 1948, la diaspora juive est encouragée à rejoindre la Palestine mandataire britannique. Avec la déclaration d’indépendance, toute personne de confession juive ou qui prouve avoir un parent ou grand-parent juif peut prétendre au passeport de l’État hébreu, grâce à la loi du retour. Le phénomène de l’alyah (la « montée ») est bien connu, celui de la yerida (la « descente »), beaucoup moins. « Initialement, la société israélienne percevait cela de manière très négative », rappelle Marina Sheps.
Nova, une Israélienne installée en France en 2023, ne s’est jamais considérée comme un « résidu de mauviette », selon les termes peu flatteurs employés en 1976 par le Premier ministre Yitzhak Rabin pour désigner les yordim (« ceux qui émigrent »), à une époque où de nombreux juifs, venus d’URSS, partaient aux États-Unis une fois leur passeport israélien en poche.
Née dans un kibboutz du nord de l’État hébreu, la comédienne participe aux manifestations massives d’opposition à la réforme judiciaire de Netanyahou, qu’elle décrit comme une immense atteinte à la démocratie israélienne. « Le niveau de haine et de division que j’ai alors ressenti dans la société était d’une intensité rare », raconte-t-elle. Sa décision de quitter son pays est prise : « Je me suis dit que nous étions faibles, que Netanyahou avait réussi à détruire la fraternité entre la droite et la gauche. Et que quelque chose de terrible allait nous arriver. »
« Faire face à la migration négative »
Nova pose ses valises à Paris cinq jours avant le 7-Octobre. « J’ai des amis qui se demandent tous les jours : où est l’abri antimissiles le plus proche ? Quel bébé protéger en premier ? Moi, je ne veux pas de ça. Je pars parce que je veux vivre », confie-t-elle. Mais elle s’est quand même demandé, à 4 500 kilomètres de l’État hébreu : « Quel est le couteau le plus aiguisé de ma cuisine ? », au cas où elle devrait se défendre. Nova a perdu deux proches ce jour-là. Son cousin, Ran Gvili, un policier assassiné par le Hamas en tentant de défendre un kibboutz et dont la dépouille est toujours dans la bande de Gaza. Et un de ses camarades de l’école de théâtre, Yahav Winner, jeune cinéaste tué à Kfar Aza alors qu’il protégeait son épouse et leur fille d’un mois.
Les statistiques, qui indiquent aussi une baisse du nombre de nouveaux immigrés – en chute de près de 50 %, à 32800, en 2024 – alarment les autorités. « Le gouvernement doit créer un plan pour faire face à la migration négative et au déclin du nombre d’arrivants. Ces chiffres devraient inquiéter tous les ministères », a souligné le député Yoav Segalovitz, du parti d’opposition Yesh Atid, lors d’un débat début février au sein de la commission pour l’immigration, l’intégration et les affaires de la diaspora à la Knesset, le Parlement israélien. « C’est un coup de semonce très sérieux pour l’idéal israélien de faire venir le plus de juifs possibles. Là, c’est le contraire qui se produit », note le politologue Samy Cohen, qui a publié récemment « Tuer ou laisser vivre. Israël et la morale de la guerre » (Flammarion).
Sur Facebook, plusieurs groupes de candidats à l’exil se sont créés, comme Quitter Israël – le groupe officiel de yerida pour ceux qui veulent mettre les voiles. Plus de 6 000 personnes s’y questionnent tous les jours : « Nous pensons à partir, est-ce que quelqu’un aurait des conseils ? » ; « Comment dire à mon assurance que je pars ? » ; « Je ne suis plus sûr de vouloir rester plus longtemps »…
La double nationalité favorise les départs : elle concernerait de 35 % à 40 % des Israéliens (notamment parce que la Pologne et l’Allemagne accordent la citoyenneté aux descendants des rescapés de la Shoah, et l’Espagne et le Portugal aux juifs dont les ancêtres ont été expulsés au XVe siècle…). La Grèce, le Portugal et Chypre sont des destinations particulièrement prisées. « Des petites communautés d’Israéliens sont en train de s’y former », raconte Denis Charbit.
Mike (1), qui travaillait dans la finance, a sauté le pas après la première confrontation directe entre Israël et l’Iran dans la nuit du 13 au 14 avril 2024. Il vit désormais entre l’Espagne et l’Argentine : « C’était la limite de peur que je pouvais accepter, je ne voulais pas vivre dans un état constant de stress. » Laura (1), qui travaillait dans le secteur de l’enseignement, ne se sentait plus en sécurité nulle part. « J’ai compris que je devais partir pour ma santé mentale », dit-elle. Courir pour rejoindre un abri antiaérien était devenu insupportable. « Les otages retenus à Gaza et la tuerie au festival Nova, le 7 octobre », ont donné le signal du départ. Elle s’est installée à Paris.
« Attaque de panique »
Comme Liat (1) qui hésitait à partir depuis plusieurs années. « La situation politique [avec la radicalisation du gouvernement] était déjà très mauvaise, j’avais l’impression que tout devenait sombre », raconte-t-elle. Sa famille, des juifs argentins, avait fui la dictature dans les années 1980 pour s’installer en France, puis en Israël durant la période Rabin et les accords d’Oslo. « Ils pensaient qu’il y aurait bientôt la paix », soupire la trentenaire, employée dans le cinéma. Un mois seulement après le 7 Octobre, la jeune femme fait ses bagages, attrape son passeport européen et grimpe dans un avion pour Paris. Elle retournera en Israël l’été suivant, seulement quelques jours, pour rendre visite à sa famille. « J’ai ressenti un fossé entre les Israéliens qui continuaient à vivre normalement — je ne peux pas leur en vouloir — et moi, raconte-t-elle. J’ai trouvé cela fou, j’en ai fait une attaque de panique. Depuis, je ne suis plus capable de retourner en Israël, ça me fait peur. »
Esther Boulekouane. Nll Obs N°3178. 14/08/2025
(1) Le prénom a été changé.
Contrairement aux affirmations de Nétanyahou
les juifs[les personnes de confession israélite] sont plus en sécurité en France qu’en Israël.[Rectification exceptionnelle du commentaire de B.H. par MC]