Nombreux sont les élèves utilisent désormais l’intelligence artificielle avec plus ou moins de discrétion et de discernement.
Pour l’instant, les professeurs accompagnent, pourfendent ou choisissent d’ignorer cette mutation profonde qui risque de bouleverser sinon l’enseignement, du moins la manière dont il s’organise.
Pour ma part, après une longue période d’inhibition (j’avais le sentiment que ce n’était « pas du jeu »), je l’utilise beaucoup pour mes cours sans m’en cacher une seconde, ce qui me fait gagner un temps considérable.
J’engage aussi mes élèves à s’en servir tout en les prévenant qu’elle ne doit pas remplacer leur travail, qu’elle ne doit pas être un moyen de tricher et surtout qu’un texte écrit par ChatGPT est facilement identifiable.
Évidemment, le travail donné à la maison est largement perturbé par le recours à cet outil. Cela ne me gêne pas.
L’IA ferait le travail à la place des élèves ?
Quand c’étaient les parents des enfants les plus favorisés, certains n’étaient pas si regardants.
A cet égard, l’IA rétablit un peu de démocratie dans un système truqué. Rien de tout cela ne me semble donc réellement gênant. Ce qui l’est davantage, en revanche, c’est que l’IA nous oblige à nous demander ce que nous attendons précisément des élèves dans ce monde révolutionné. Que faut-il conserver, préserver, abandonner ?
J’ai la conviction que les programmes doivent rester, globalement, tels qu’ils sont. Ils sont le fruit d’une conception humaniste de la connaissance (on n’est pas si loin encore de la lettre de Gargantua à Pantagruel) qui n’a rien d’obsolète. Ce qui pourrait le devenir, a contrario, c’est la relation qu’un humain d’aujourd’hui entretient avec ces humanités.
L’appréhension académique du savoir, si en vogue dans le milieu scolaire, si laborieuse par moments, risque de prendre du plomb dans l’aile. Prenons un exemple : nos élèves de troisième doivent-ils encore apprendre à rédiger des développements construits d’une page sur l’aménagement du territoire quand l’IA est capable de pondre, en trois secondes, quelque chose de parfait ?
Je dois avouer que cela fait des années que je trouve ce type d’exercices aussi fade que vain pour des élèves qui n’en retiennent pas grand-chose. Cela fait aussi des décennies que je tente, à ma manière, de lui donner un peu de sens. Au prix, parfois, d’une légère réticence (élèves, parents), car il incarne encore pour la plupart des gens une forme d’exigence académique rassurante, un hochet pédagogique.
S’il n’est évidemment pas question de se limiter à enseigner l’art du prompt (requête initiale donnée à ChatGPT), quand bien même cet apprentissage est extrêmement formateur (angle, cadre, problématique), je vois là l’occasion de réinterroger en profondeur, sans paresse et avec ambition, la relation que nous entendons entretenir désormais avec la connaissance. Et là, c’est vertigineux.
Car on tombe nez à nez avec tout ce que nous préférons éluder, au quotidien, tant cela touche au sens même de l’enseignement : au-delà des traditions, des continuités et de la transmission, qu’attendons-nous exactement, pour des élèves, comme usage, comme effet et comme appropriation de la culture aujourd’hui ? En quoi cette approche sera-t-elle spécifiquement humaine ?
Bref, nous allons être obligés de nous interroger, une fois encore, sur ce qu’est le propre de l’homme.
Mara Goyet. Le Nl Obs. N° 3170. 26/06/2025
Une réflexion sur “L’école au temps de l’IA”