Auteurs, compositeurs, interpretes…

… et le business… qui lance… mais aussi détruit.

  • D’un côté, quelques superstars qui rapportent des fortunes en concert et en streaming.
  • De l’autre, un grand nombre d’artistes à la peine.

Le point sur une économie en pleine mutation.

Lors d’un entretien au magazine américain Variety, à l’automne 2024, Emmanuel Macron regrettait que les musiciens « ne reçoivent pas une juste rémunération » sur « les services de streaming musical ». Citant les Français Étienne Daho ou Barbara Pravi, le président de la République, propulsé spécialiste du streaming, pointait une frange d’artistes à l’audience moyenne, « sous-estimés », disait-il, au contraire de pop stars comme l’Américaine Taylor Swift, milliardaire du streaming, plébiscitée par les jeunes.

Quelques mois plus tard, en juin dernier à Paris, lors de la première France Music Week, prestigieux raout business appelé de ses voeux, le même président enfonçait le clou face à une industrie musicale enfin guérie de la crise du disque.
Qu’en est-il advenu ?
Pas grand-chose, si ce n’est un lénifiant chapelet de satisfecit. Emmanuel Macron, paradant au milieu des pontes de la musique mondiale et de son nouvel « ami », le célèbre producteur Pharrell Williams, semble avoir renoncé à jouer les pasionarias du streaming.

La question des revenus des artistes, elle, demeure plus brûlante que jamais. Alors que l’industrie célèbre ses profits retrouvés — elle a connu une croissance mondiale de 4,8% en 2024 —, reste à savoir où va cet argent qui « ruisselle » de nouveau.

Dans les mains de Spotify, Apple Music, YouTube ou Deezer, ces plateformes de streaming au coeur du système ?
Dans celles d’Universal, Warner ou Sony, les majors du disque qui dominent le monde et dictent les contrats ?
Ou bien dans celles des superstars, qui accaparent une partie des revenus au détriment des autres ?
Une chose est sûre : la chaîne de valeur n’a jamais semblé aussi inéquitable, voire opaque. Et, pour beaucoup, le streaming ne rémunère pas autant qu’à l’époque du CD. Des studios aux plateformes, en passant par les salles de concerts et les festivals, pourtant, l’activité explose.
À l’heure où le déferlement de musique générée par intelligence artificielle fait peser une menace nouvelle sur l’écosystème, on a voulu en éclairer les rouages, comprendre qui fait tourner la musique aujourd’hui.

Les majors du disque tirent-elles toutes les ficelles ?

À l’époque bénie du disque, jusqu’au début des années 2000, les majors, ces maisons de disques dominant le secteur, reversaient environ to % du prix de vente d’un CD aux artistes. Les go % restants servaient à payer l’enregistrement, la production physique du support, sa distribution, voire sa promotion — des coûts en partie évaporés avec le streaming. Mais longtemps, les contrats d’artistes sont restés figés, suscitant un sentiment d’injustice.

Une partie des accords ont été renégociés, mais certains dénoncent le pouvoir d’Universal Music, Sony ou Warner, tous actionnaires de Spotify, Deezer et consorts. Surfant sur le succès écrasant d’une poignée de nouveautés internationales ultra streamées (les Bad Bunny, Lady Gaga, Sabrina Carpenter actuellement), sur le rap et un « back catalogue » d’antiquités (le rock), elles sont souvent montrées du doigt, notamment par les indépendants, pour leur propension à concentrer une partie des revenus du secteur. Elles s’en défendent, arguant que le streaming n’a jamais autant récompensé la diversité.

Le streaming a-t-il tué la classe moyenne ?

Quelque chose ne va pas dans le royaume du streaming. Selon le Snep, 8o % des revenus sont captés par 1% des 10 millions de titres écoutés au moins une fois en France. Résultat : 90 % des artistes recevaient moins de 1000 euros par an, indiquait en 2020 une étude d’Aepo Artis, l’association européenne des sociétés de gestion des artistes interprètes.

N’y aurait-il que des miettes pour tous, sauf pour une toute petite minorité de superstars ? Peut-être, mais le débat ne date pas du streaming, tient à rappeler François Moreau, professeur d’économie à la Sorbonne Paris Nord : « La musique enregistrée n’ajamais été la principale source de revenus des artistes. Il y a vingt ans, on avait estimé qu’un disque d’or en France ne rapportait pas plus de 40 000 euros aux ayants droit. Pour un groupe avec quatre musiciens plus un manager, chacun partait avec 5000 ou 6000 euros. »

Cécile Rap-Veber, patronne de la Sacem, note surtout que les artistes prétendant à une rémunération n’ont jamais été aussi nombreux, le streaming permettant à tout le monde d’entrer sur le marché. « Depuis notre création et jusqu’à 2013, nous avons eu 120 000 membres. Depuis, on en a pris 120000 de plus ! » Le gâteau — qui, malgré une croissance soutenue depuis dix ans, ne représente plus aujourd’hui que 6o% de ce qu’il était avant la crise du disque — doit donc être partagé par un nombre démultiplié d’artistes.

Mais Spotify n’est pas pour rien dans l’appauvrissement des musiques de niche. Depuis 2024, le géant suédois a décidé de ne plus rémunérer les titres qui font moins de mille écoutes. Impala, association d’acteurs indépendants, assure que certains de ses membres ont depuis vu jusqu’à 70 % de leur catalogue démonétisé…

Le live, poule aux oeufs d’or, jusqu’à quand ?

« Le streaming permet aux artistes de tourner comme jamais ils ne l’ont fait à l’époque du disque », se félicitait récemment John Reid, patron de Live Nation. Le leader mondial de la production de concerts en sait quelque chose, lui qui a connu un chiffre d’affaires record de plus de 23 milliards de dollars en 2024 (près de zo millions d’euros) ! À eux seuls, les trois concerts de Beyoncé à Paris en juin 2025 lui ont rapporté 34 millions d’euros, soit la « tournée » la plus lucrative de l’histoire en France.

L’euphorie est partagée par une partie de la filière : dans l’Hexagone, comme dans le monde, on n’a jamais vendu autant de billets de concerts, à des tarifs parfois vertigineux. En vingt ans, la scène est devenue l’indispensable gagne-pain des artistes, superstars ou indépendants. Mais cette inflation masque une réalité : certains renoncent parfois à tourner, faute de moyens.

Côté tourneurs et producteurs de concerts aussi, l’engouement post-Covid est freiné par la hausse massive des coûts (sécurité, logistique, cachets…), couplée à une crise économique qui pousse le public à faire des choix face à une offre pléthorique, entre les salles, les stades et les festivals. Résultat, une partie du secteur (les salles et les festivals de taille moyenne notamment) tire la langue, pour ne pas dire plus.

Le rap écrase-t-il vraiment tous les autres genres ?

Année après année, le verdict des tops des plateformes est sans appel : le rap domine largement le marché français — c’est une de ses particularités —, avec de rares intrus pop-rock comme, ces mois-ci, Ed Sheeran ou Lola Young. Jean-Baptiste Gourdin, président du Centre national de la musique (CNM), confirme que la tendance est lourde : « Sur les 10 000 titres les plus streamés, 46 % relèvent de l’esthétique rap, alors que celle-ci représente environ 3o% de la production. »

Un engouement réel, avec une nuance toutefois : le genre est prisé par un public jeune, majoritaire sur les plateformes et qui ale temps d’écouter ses titres préférés en boucle. Si l’on payait les artistes non plus au nombre d’écoutes, mais au nombre de personnes qui écoutent — ce que l’on appelle le user centric le rap en France perdrait 10 % de sa valeur, selon une simulation de l’économiste François Moreau, «au profit de genres plus minoritaires comme, de façon très marginale, le classique ou le jazz, mais surtout le rock ».

Les pays émergents vont-ils remporter le gros lot ?

Ce n’est pas une croissance, c’est une explosion. La valeur du marché de la musique a augmenté de 22,8% au Moyen-Orient et en Afrique du Nord réunis, de 22,6% en Afrique subsaharienne, de 22,5% en Amérique latine : selon les chiffres de la Fédération internationale de l’industrie phonographique, cette triplette de marchés émergents est promise à un bel avenir.

Après la vague K-pop, les artistes occidentaux seront-ils supplantés par les Indiens ou les Vénézuéliens ? Cécile Rap-Veber, pdg de la Sacem, y voit au contraire une vraie opportunité. « Quand je suis arrivée, en 2013, l’export représentait 10% des revenus de nos artistes, aujourd’hui c’est 25% », appuie-t-elle. Jean-Baptiste Gourdin abonde dans ce sens : « Ces marchés ont longtemps reposé sur une économie du gratuit, et progressivement les grandes plateformes de streaming réussissent à convertir un nombre croissant d’utilisateurs au modèle payant. »

Les majors ont flairé le bon coup. Sony France a ainsi récemment acheté Lusafrica et Africa Nostra, un label et un éditeur d’artistes lusophones et africains.

Le superfan peut-il sauver l’industrie ?

On sait désormais où les labels veulent aller chercher l’argent : chez les superfans, ces consommateurs prêts à dépenser toujours plus par amour pour leurs artistes préférés. On connaissait déjà les vinyles édités en plusieurs couleurs à collectionner. Au tour de Spotify de plancher sur un « superfan club » qui offrirait, contre un abonnement plus onéreux, un meilleur son, un accès à des informations en avant-première, voire à des tickets de concert avant tout le monde.

L’année dernière, Goldman Sachs a chiffré les retombées potentielles d’une chasse aux superfans à 4,5 milliards de dollars par an. La tendance ne concerne pas que les majors, nous confie Florian Dubreuil, du distributeur indépendant Kuroneko : « Quand on sort un album avec trois pochettes différentes, pour que le superfan l’achète trois fois, on répond à une demande. C’est le capitalisme !

L’intelligence artificielle va-t-elle détruire l’industrie ?

Vous ne connaissez pas The Velvet Sundown ? Le quatuor de rock psychédélique a sorti deux albums en l’espace de quelques semaines et engrangé depuis juin plus de t million d’écoutes sur Spotify. Ce n’est pas une bande de stakhanovistes, mais un groupe créé par intelligence artificielle, photos et réseaux sociaux compris.
Et il incarne le cauchemar de toute l’industrie, qui redoute de voir les plateformes submergées par des millions de titres générés par les machines — ce qui réduirait encore un peu le gâteau que se partagent les acteurs de la musique. Le danger est réel : Deezer assurait en avril recevoir chaque jour plus de 20 000 pistes entièrement créées par IA. Soit 18 % des contenus mis en ligne, contre 10 % quatre mois plus tôt.

La plateforme dit pouvoir les détecter et indique clairement depuis mai quels titres sont générés par IA. Alexis Lanternier, patron du champion français du strea-ming, reste néanmoins optimiste : « Les auditeurs ont besoin d’une incarnation. La musique n’est pas juste un son, c’est une histoire, une marque, un environnement. »


Thomas Richet, Jean-Baptiste Roch. Télérama. N° 3942. 23/07/2025


Une réflexion sur “Auteurs, compositeurs, interpretes…

  1. bernarddominik 29/07/2025 / 15h11

    Les français sont nuls en musique. Il n’y a plus de formation musicale au collège

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