… ou faire l’opinion.
[…] Contrairement à la France, dont la première chaîne fut privatisée dès 1987 et où les canaux d’information en continu privés ont rapidement gagné du terrain, le secteur audiovisuel allemand reste dominé par les chaînes publiques.
Elles réalisent les meilleures audiences, structurent l’espace du débat politique et jouissent de la confiance des deux tiers des personnes interrogées (1). ZDF, chaîne généraliste fondée en 1963, domine l’audimat devant le groupement public des neuf radiodiffuseurs régionaux allemands, l’ARD, qui possède Das Erste, antenne également généraliste dont les programmes proviennent de chacun des diffuseurs régionaux.
En outre, l’ARD supervise 21 canaux régionaux et thématiques ainsi que 55 stations de radio. La redevance finance 90 % d’un budget annuel qui vient de passer la barre des 10 milliards d’euros (contre moins de 4 milliards pour tout l’audiovisuel public français).
En matière d’information, le journal du soir (Tagesschau) sur Das Erste caracole en tête avec une audience quotidienne moyenne de 10 millions de personnes sur la télévision linéaire — mode de visionnage traditionnel consistant à regarder un programme au moment de sa diffusion — et de plus de 6 millions sur les réseaux sociaux (4,35 millions d’abonnés sur Instagram). Le secteur privé de l’information télévisuelle compte pour sa part deux grands pôles : ProSiebenSat.1 (contrôlé par MediaForEurope, groupe de feu Silvio Berlusconi) et les chaînes RTL Television et n-tv (Bertelsmann). Leur influence reste limitée, comme leur crédibilité, au point que pendant la campagne les deux grandes chaînes publiques ont accueilli six des neuf débats télévisés.
Arènes centrales de la vie politique, les talk-shows voient défiler élus et ministres,[…]. Bien relayés sur les réseaux sociaux où chaque petite phrase est découpée en rondelles, ces grands rendez-vous conservent outre-Rhin un rôle décisif. Quel que soit le format, les producteurs insistent sur leur mission d’information « impartiale » au service des citoyens.
Au point que Das Erste propose certains programmes — dont le journal télévisé — en « langage simplifié », un service introduit en 2024 à la suite du constat que « 17 millions d’adultes en Allemagne ont des difficultés à comprendre des textes complexes ».
Pourtant, le traitement biaisé de certains thèmes (confinement pendant l’épidémie de Covid, politique étrangère…) a fait gonfler une vague inédite de défiance qui touche un bon tiers de la population (2).
Si la composition des plateaux se veut éclectique et le ton, apaisé, raisonnable, didactique, les études montrent que les responsables politiques et les journalistes représentent les deux tiers des invités (3). Ces deux groupes se retrouvent d’ailleurs chaque année lors d’un événement mondain un peu « kitsch » mais très couru : le bal de la presse fédérale, où ministres et vedettes des médias dansent jusqu’au petit matin sur la musique du Big Band de la Bundeswehr.
Très puissantes en Allemagne, les fondations publiques et privées introduisent régulièrement leurs thèmes de prédilection dans le débat public et contribuent à leur manière à « faire l’opinion ». […]
La satire « institutionnelle » occupe dans ce paysage une place de choix. Quelques revues existent (Titanic, fondée en 1979), mais deux grandes émissions satirico-informatives tiennent le haut du pavé. Le « ZDF Magazin Royale », animé chaque vendredi à 23 heures sur la deuxième chaîne publique (première en matière d’audience) par Jan Böhmermann, teste régulièrement les limites de la liberté d’expression sans remettre en cause le cadre politique.
Et les reporters du « Heute Show », diffusé une demi-heure plus tôt le même jour sur la même antenne, manquent rarement un grand rendez-vous politique.
Avec un ton qui rappelle celui de Canal+ avant Bolloré, mais en moins « branché », l’animateur Oliver Welke et ses comiques épinglent semaine après semaine l’Allemagne des ponts qui s’écroulent, des coûteux hélicoptères de la Bundeswehr incapables de décoller, l’obsession troublante de M. Olaf Scholz pour son cartable ou encore les mensonges électoraux du « roi de la rigueur budgétaire » Friedrich « Pinocchio » Merz, devenu en quelques semaines le « prince des dépenses ».
Le choix de M. Merz de s’exprimer sur les chaînes du secteur public ne comporte donc pas de signification particulière. Celui de privilégier le très conservateur Bild-Zeitung exprime en revanche une intention politique. Premier quotidien national en matière de diffusion avec 6,37 millions de lecteurs en 2024, le tabloïd se fait depuis 2015 le porte-voix des grincheux de la droite dure (4). […]
Pendant la dernière campagne électorale, tous comptes TikTok confondus, l’AfD a devancé La Gauche, avec 17,5 millions de réactions d’utilisateurs contre 15,28 millions (7). Les Verts en enregistrent pour leur part 9,55 millions, le Parti social-démocrate, 8,77 millions, et la CDU, 8,05 millions.
La Gauche a largement profité de cette caisse de résonance : le discours enflammé de Mme Heidi Reichinnek, cheffe de sa fraction parlementaire et co-tête de liste, contre M. Merz du 29 janvier a été visionné plus de 30 millions de fois sur les réseaux sociaux, contribuant sans doute à ce que ce parti inquiet de ne pas atteindre la barre des 5 % parvienne finalement à 8,8 % et réalise un score exceptionnel auprès des 18-25 ans. […]
Thomas Schnee. Le Monde Diplomatique. Source (Extraits) https://www.monde-diplomatique.fr/2025/07/SCHNEE/68566
- « Info-Monitor 2025. Die Medienanstalten », Fakten + Impulse, janvier 2025.
- Lire Fabian Scheidler, « 66637. », Le Monde diplomatique, mars 2024.
- Paulina Fröhlich et Johannes Hillje, « Die Talkshow-Gesellschaft. Repräsentation und Pluralismus inöffentlich-rechtlichen Polit-Talkshows », Das Progressive Zentrum, Berlin, septembre 2020.
- Lire Olivier Cyran, « « Bild » contre les cyclo-nudistes », Le Monde diplomatique, mai 2015.
- Citations tirées de courriels rendus publics par Die Zeit, Hambourg, 12 avril 2023.
- Lire Boris Grésillon, « Quand l’extrême droite cible la jeunesse », Le Monde diplomatique, janvier 2025.
- Rupert Sommer, « TikTok dominiert den deutschen Wahlkampf — und beflügelt Die Linke », Meedia, 21 février 2025.
Avec 10 milliards on comprend que les chaînes publiques cartonnent. Mais il y a aussi un changement profond du public français, mon épouse et moi ne regardons à 90% les chaînes publiques de la tnt (a2 fr3 5 arte lcp) . Mes enfants regardent Netflix canal+ prime jamais arte la 5 ou lcp. Lors des incendies de Marseille bfm Marseille à cartonné, fr3 Provence n’a pas saisi l’importance de ce drame. En info régionale fr3 est en train de perdre son public faute d’être réellement à l’écoute de ce qui se passe localement
Oui Bernard c’est vrai FR3 n’assure plus son travail régional qui lui était attribué. Dans le même temps il faut se rappeler qu’il y a quelques mois (plusieurs ?) Les employés régionaux de FR3 pour la plus grande majorité journaliste caméraman ont été licenciés dans bien des départements. Le peu de personnel restant, regroupés en des points névralgiques (comme ils disent).
Oui le service public à la française a largement perdu sa créativité et son audience au profit des chaînes à direction privée voir des chaînes exclusivement réservées aux abonnés… un comble puisque de toute façon compris dans nos impôts (enfin encore faudrait-il connaître les pourcentages dans ce que nous payons, dédiés au média public), compris dans nos impôts, disais-je le montant de la redevance TV.
Michel