À Gaza


Où vont mourir les pays de la souffrance ?
Dans quels déserts sont engloutis les mots blessés ?
Dans quel océan se noua la douleur ?
Que devient l’écho sourd de l’indicible,
quand l’âme a été amputée de la peau et des syllabes ?
La chute dure à l’infini du malheur
Éternelle comme l’absence
Silence de la lumière
la chute s’immobilise sur les braises.
Ainsi soit-il ! Dit la voix derrière la porte.
Mourir n’est rien,
souffrir et un destin.


Ce cri voyage depuis des milliers d’années
Il nous parvient chargé de poussière…
Il a traversé les mers et les sables
S’est arrêté un instant dans le corps de cette femme,
Madone sculptée dans la peur
Elle pleure son enfant disparu
Elle crie parce que le feu de la folie brûle sa peau, ses tripes.
Elle pleure parce que la mort s’est trompée de jour et de corps.
Elle a toujours imploré ses fils « que je meurs en votre vie ».


La douleur ne tombe pas
Mais s’étale sur l’étendue du corps
Ce n’est pas une fièvre ni lame qui s’en va
Dans les limbes visibles
La douleur faite des trous dans l’âme dans la peau dans le regard
Tel un insecte funeste.
L’air s’y installe

Madone de toutes les mères,
Elle lève les bras au ciel.
Dans les mains vers une divinité muette.
Impuissante à briser le marbre.
Elle pousse un cri qui traverse les montagnes.
Fait trembler les arbres.
Ce cri court plus vite que le vent.
Jusqu’au pays où les plaies se ferment.


Tant de parole jetée à la face des hommes
Tant de soupirs pour sécher les larmes.
Pourquoi ce ciel qui brûle épargne-t-il la demeure du mal ?
Pourquoi cette lumière n’efface-t-elle pas le deuil ?
Et c’est mères égarées dans les décombres d’une guerre
Qu’elles n’ont pas fait ?
Et la main levée vers le sublime sauveur
Occupé dans une partie de chasse.
De quelle grâce blessée ce cri est-il né
Pour ne jamais s’éteindre,
Flamme éternelle dans un monde cruel ?
Et la pauvre colombe fatiguée d’être un symbole
Elle s’est immolée ce matin

[…]


Tahar Ben Jelloun. Recueil : « Douleur et lumière du monde ». Éd. Gallimard


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