Dans la vie, tous les matins, tu as deux choix possibles :
- soit tu te recouches pour poursuivre ton rêve ;
- soit tu te lèves pour essayer de le réaliser.
Moi, j’observe, réfléchis puis m’assois, que vais-je faire de ma journée de retraité.
De toute manière, comme disait je ne sais plus qui, « Platon, Socrate ou Diogène de Sinope, nous sommes plus curieux du sens de nos rêves que des choses que nous voyons éveillés ». (1)
Les paupières encore lourdes, c’est flottant dans de doux flocons nuageux que je me dirige vers la cuisine, afin de préparer ma collation matinale, espérant qu’elle me reconnectera à la réalité. Je prends place.
Shiky, ma magnifique chatte, un mélange d’Angora et Siamois aux poils débordants, la reine de la maison ultra-féline, s’étire à mon approche avec élégance convenue dans son couffin, ses yeux bleus défiant le jour qui se lève et murmure « Ah oui, tu vas te nourrir tandis que moi, tu me négliges depuis hier soir, je n’ai pas mangé par ton oubli », dit une voix féminine des plus agréable et ce petit air désinvolte bien ancré dans sa nature.
Un quoi, qui qui cause ? Voilà que j’entends des voix.
Ne suis-je pas encore dans un de ces piégeux rêves insensés, mon esprit se perd déjà la sénilité. Non, il n’y a que moi et la chatte dans cette pièce. Serais-tu un peu décalé, mec, déclare ma conscience. Reste cartésien, comme jamais et achève ta préparation matinale, celle qui te réveillera complètement dans cette routine quotidienne si familière.
Qui y a-t-il de plus éveillant qu’une tartine taillée dans une baguette fraîche et croustillante, que l’on tartine avec soin après avoir entaillé dans une motte provenant d’une de ses fermes voisines, de ces beurres fermiers légèrement salés. Un bol de taille très respectable, versé le miel d’acacia à la place du sucre, versé le café froid puis le lait chaud, voilà de quoi mettre d’aplomb un homme pour la journée.
C’est en levant le bras, deuxième tartine dans la main, prêt à mordre un morceau que j’entends de nouveau cette voix féminine au franc reproche : « je te l’ai dit déjà dis tout à l’heure toi, tu manges tout ton soul et moi, je suis obligé de jeûner. Je te rappelle que je n’ai plus rien de rien, dans mon écuelle depuis hier soir. Franchement, tu exagères un peu ».
J’ai beau me tourner et retourner, dans cette pièce comme dans l’appartement, je suis seul présent avec la chatte de la maison. La tête déraille.
Shiky, est assise dans son couffin, ses yeux bleus me toisent, aussi ahurissant que cela paraisse, au rythme de sa gueule, j’entends : « Moi qui un jour au cours d’une de mes nombreuses vies de chat, fut sacrée reine devant maints sujets, qui erra sans jamais me perdre dans les ruelles des villages, qui chassa les vermines, qui fut câliné, choyer, nourrie par l’humain au détour d’une masure, d’un château, tu pourrais avoir plus de considération. C’est bien toi et ta femme qui m’avez recueilli dans ce foyer où je paraisse tout mon souhait tout au long de la journée, à l’abri de toute méchanceté et des intempéries. Oui, tu me fais, vous me faites, c’est vraie une belle vie, comme en rêverait plein de matou que j’ai croisé naguère. Alors si tu voulais bien lever tes fesses, et venir déposer ce que j’attends pour mon petit déjeuner. Au passage, il faudrait peut-être dire à ma maîtresse que les croquettes de même composition tous les jours, c’est un peu lassant, j’aimerais de temps en temps, trouver une autre alimentation. Oui, je sais elle fait des efforts, lorsque je rentre de mes longues promenades autour de la maison ou dans les jardins elle-me met dans une soucoupe quelques miettes de thon. Oui faudrait que je maigrisse que je perde beaucoup plus mes poils angoras, pour souffrir un peu moins de cette chaleur dans ce pays du sud. Sûr dans ma prochaine vie, je voudrais etre transportée au fin fond d’un pays froid. Voilà. Sur ce, décide-toi, j’ai faim ce matin ».
Stupéfait, le bras toujours levé maintenant la dernière tartine, mais elle parle, tout comme le faisait notre chien Rahan avant de partir dans un autre univers, va falloir s’y faire et tenir nos propos familiaux hors des oreilles de Shiky, serait bien capable de nous invectiver ou de prendre parti pour l’un ou l’autre…
Trois chats sur un des immeubles cossus de Lyon Place Saint-Paul conversaient.
L’un d’eux me prenant à témoin m’a dit à l’oreille très discrètement : « tu sais, ici tous les toits sont à nous !… »
Puis sautant une tuile plus bas, fier, il a poursuivi sa besogne bien huilée avec ses deux pattes avant, se frottant élégamment, à se lisser les vibrisses. (1)
Michel
1) Gilles Compagnon. Recueil : « Souffleur de vers, poseur de prose ». Éd. J Flament.