Un jour, on aura un Anders Breivik français.

Vous préférez mourir sous les balles d’un islamiste
ou sous celles d’un membre de l’ultradroite ?

Alors que certains, dont la justice, peinent à percevoir le caractère terroriste de la mouvance idolâtre d’Hitler, le journaliste Paul Conge a mené l’enquête sur ces groupuscules violents et radicaux qui assassinent désormais en pleine rue.

Journaliste spécialisé dans les affaires judiciaires, le terrorisme et la mouvance d’extrême droite, Paul Conge raconte dans son livre Les Tueurs d’extrême droite. Enquête sur une menace française (Éditions du Rocher, paru le 4 juin) trois cas emblématiques qui montrent la radicalisation de ces groupuscules. Pour Charlie, il revient sur cette menace grandissante, similaire au phénomène djihadiste.

Charlie Hebdo : En lisant votre livre, on comprend que les meurtres politiques motivés par une idéologie d’extrême droite se sont multipliés ces dernières années en France…

Paul Conge : Je me suis intéressé à l’année 2022, car c’est l’année où on a pu assister, à Paris, à une série de meurtres par arme à feu dans un seul rayon de 3 km. Trois scènes de crime pour quatre tireurs, le tout à quelques semaines d’intervalle dans la capitale. Il y a d’abord deux anciens membres du GUD, un groupuscule d’extrême droite, Loïk Le Priol et Romain Bouvier, qui ont abattu le rugby­man argentin Federico Martín Aramburú.

Puis Martial Lanoir, un conspirationniste néonazi, qui a tué un jeune ­Hispano-Marocain. Et enfin, William Malet, un retraité ­lepéniste qui revendiquait une haine pathologique des étrangers, qui a exécuté trois Kurdes. Si l’on examine les chiffres, cette année-là, à Paris, il y a eu 31 meurtres, dont 8 par arme à feu, et l’extrême droite est responsable de cinq d’entre eux.

Dans l’affaire William Malet, le parquet antiterroriste n’a pas souhaité s’autosaisir…

Le parquet l’a envisagé, avant de refuser de le faire… Il a justifié sa décision pour deux raisons : premièrement, William Malet, en attaquant un centre culturel kurde, n’avait pas suffisamment intellectualisé son projet pour troubler l’ordre public. Deuxièmement, il n’avait pas publié de manifeste, à l’instar d’Anders Breivik [le terroriste norvégien néonazi qui a tué 77 personnes, le 22 juillet 2011, à Oslo et sur l’île d’Utoya, ndlr], ni de revendication de son acte.

On a connu la justice plus diligente pour qualifier de « terroristes » des meurtres islamistes… Je pense qu’elle souffre peut-être d’un manque d’acculturation pour qualifier cette nouvelle forme de terrorisme. Ce qui a un effet terrible sur les victimes – je pense notamment aux Kurdes, qui ont été frappés dans leur chair et qui voient l’affaire traitée comme un « fait divers ».

Si la justice a un manque d’acculturation, est-ce que les services de renseignement, eux, sont plus au fait de cette menace ?

Ils font un excellent travail de surveillance. Ils ont même réussi à démanteler des cellules comme celle dite des Barjols ou celle de l’OAS. C’est une menace qu’ils prennent extrêmement au sérieux. Un responsable des services secrets m’a quand même dit : « Un jour, on aura un Anders Breivik français. » C’était un an avant la tuerie perpétrée par William Malet à l’encontre de la communauté kurde.

Faut-il craindre d’autres attaques de ce genre ?

C’est une crainte que partagent certains agents des services. Dès la fin 2021, on a assisté à une banalisation de propos haineux, visant notamment les immigrés. Ce qui a eu pour effet de galvaniser certains groupuscules d’extrême droite – en particulier après la déclaration de candidature d’Éric Zemmour à l’élection présidentielle. Dans ces moments de grande tension politique, les périls qui menacent la démocratie sont, je pense, exacerbés. Et je doute que la campagne présidentielle de 2027 soit plus apaisée.

Lorsque la sortie de votre livre a été annoncée, on vous a reproché de ne pas vous intéresser au terrorisme islamiste, qui a pourtant fait beaucoup plus de morts sur le territoire français…

Je l’ai néanmoins chroniqué abondamment, notamment dans Marianne. Personne ne peut nier que le terrorisme islamiste est, pour l’heure, la menace la plus sérieuse, mais les services de renseignement pointent l’ultradroite comme étant la ­deuxième ! Ce terrorisme suprémaciste a frappé très rudement l’Allemagne et les États-Unis.

En France, la menace d’ultradroite concerne près de 3 300 personnes et 1 400 « fichés S ». Depuis 2017, 14 attentats d’extrême droite ont été déjoués par les services de renseignement. À titre de comparaison, ils ont réussi à en empêcher plus de 40 du côté djihadiste.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans ces passages à l’acte ?

Ils servent principalement de caisse de résonance des théories autrefois marginales, comme celle du « grand remplacement ». Les réseaux sociaux ont aussi vocation à leur permettre de se regrouper. Les militants d’extrême droite se rencontrent d’abord sur Telegram, puis dans un café ou dans un club de boxe… Comme on l’a observé avec les djihadistes.


Propos recueillis par Jean-Loup Adénor et Lorraine Redaud. Charlie Hebdo.04/06/2025


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