Souhaitable, mais…

… est-ce techniquement possible ?

Les milliardaires paient deux fois moins d’impôts que les Français. Pour corriger cette inégalité, des économistes et experts, comme Quentin Parrinello, proposent de les taxer de 2 %. L’idée sera discutée au Sénat le 12 juin 205. Cette idée, étudiée dans le cadre du G20 et dans plusieurs pays, sera discutée le 12 juin par le Sénat français.

  • Reporterre — Il y a environ 3 000 milliardaires dans le monde. Pourquoi ce chiffre est-il sous-estimé, selon vous ?

Quentin Parrinello — Une partie de leur fortune est souvent cachée et une autre est difficilement attribuable. Les personnes très riches utilisent des structures de possession d’entreprises qui sont généralement très opaques. On connaît la fortune des plus grands milliardaires : celle d’Elon Musk (Tesla, SpaceX, OpenAI, etc.), celle de Bernard Arnault (LVMH), celle de Jeff Bezos (Amazon), même s’il est possible qu’on les sous-estime un peu. Mais pour les plus petits milliardaires, on rate parfois complètement le coche.

  • Les milliardaires amassent-ils des tas de pièces d’or, comme Picsou ?

Pas du tout : la fortune des milliardaires est essentiellement financière, sous forme d’actions d’entreprises. Pour un milliardaire comme Bernard Arnault, l’essentiel de sa fortune est constituée des parts qu’il détient dans l’entreprise LVMH.

  • La fortune de Bernard Arnault, début juin, était estimée à 178 milliards de dollars (environ 156 milliards d’euros)…

Sa fortune a même pu monter à 200 milliards de dollars. En tout cas, c’est un montant largement plus élevé qu’il y a 3 ou 4 ans. Au moment de la crise du Covid, il s’est produit un boom de la fortune des milliardaires français, européens et mondiaux. Non pas qu’il y ait eu plus de ventes de sacs Louis Vuitton et de bouteilles de champagne Moët, mais la valorisation de leurs actions s’est envolée.

« Leur taux d’effort à l’impôt est deux fois moins élevé »

Il y a eu une intervention publique pour rassurer les marchés, ce qui a fait grimper les cours des bourses. Le dernier boum de la fortune des milliardaires est donc dû à une intervention publique.
Si l’on regarde le taux de croissance du patrimoine des milliardaires sur les quarante dernières années, et qu’on retire l’inflation, on constate qu’il est de l’ordre de 7 à 8 % par an. En comparaison, le taux de croissance du revenu des ménages moyens à travers le monde a été de 1 à 2 %.

  • Pourquoi leur fortune a-t-elle autant augmenté durant les quarante dernières années ?

Plus on peut mettre de l’argent de côté, plus il est facile de réinvestir dans les produits les plus spéculatifs, qui ont les rendements les plus hauts. La capacité des milliardaires à tirer un rendement de leurs actions est ainsi extrêmement forte. De plus, ils possèdent des entreprises et dictent les politiques de distribution de dividendes et de rachats d’actions. Cela a un impact énorme sur les cours de leurs actions, et donc sur leur fortune.

  • L’évolution de la fiscalité a-t-elle aussi joué en leur faveur ?

La fiscalité sur le capital a baissé depuis quarante ans. Les détenteurs de capital sont moins taxés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient à l’époque. Si je prends l’exemple de la France, la majorité des gens paient peu ou prou 50 % de leur revenu en contributions fiscales et sociales. Sauf les très très riches dont le taux d’effort tombe à 26-27 %, soit presque deux fois moins que le reste de la population. Ce n’est pas juste.

Ils sont beaucoup plus riches et leur patrimoine croît de manière beaucoup plus forte que le reste de la population, mais leur taux d’effort à l’impôt est deux fois moins élevé. La raison est qu’ils paient peu d’impôt sur le revenu, parce qu’ils structurent leur patrimoine de manière à ne pas avoir de revenus taxables. Ils vont par exemple placer leurs revenus dans une holding familiale ou dans un trust, ou le laisser dans l’entreprise et emprunter à la banque pour leurs besoins de consommation. Il existe plusieurs manières de faire, mais le résultat est le même : il n’y a pas de revenu imposable.

  • Combien les 3 000 milliardaires dans le monde pèsent-ils ensemble ?

Environ 13 à 14 000 milliards de dollars (11 à 12 milliards d’euros).

  • 13 000 milliards de dollars pour 3 000 personnes. C’est de l’ordre de quatre fois le produit intérieur brut (PIB) d’un pays comme la France…

Oui. La concentration des richesses entre les mains de 3 000 familles est extrêmement forte. C’est injuste, c’est un facteur d’inégalité, mais c’est aussi un risque de capture politique et d’atteinte au bon fonctionnement de la démocratie. Les personnes aussi riches peuvent faire sécession avec le reste de la société, c’est-à-dire ne plus avoir besoin d’écoles publiques ni d’hôpitaux publics, etc., parce qu’ils ont leurs propres services.

Par ailleurs, l’État dépend d’eux pour certains investissements, ce qui est contraire au système démocratique où l’État est l’expression de la volonté populaire démocratique. Ce qu’on voit avec le début du mandat de Donald Trump aux États-Unis, c’est que ce phénomène a un impact sur les politiques publiques, où des budgets d’aide sociale et internationale ont été réduits parfois à peau de chagrin, tandis que des baisses d’impôts massives sont concentrées sur les 1 % les plus riches. Ce phénomène n’est pas spécifique aux États-Unis. Plus on a une forte concentration des richesses, plus le risque de capture politique est fort.

Enfin, c’est évidemment un manque à gagner de recettes fiscales dans un moment ô combien important en matière de nécessité d’investissements publics dans la santé, l’éducation, la transition écologique.

  • Ces milliardaires ont une puissance énorme. Ils bénéficient d’un très faible taux de fiscalité. Et si on les taxait ?

C’est une des réponses politiques, qui est étudiée dans le cadre du G20 brésilien. Ce forum regroupe les vingt plus grandes économies du monde, dont les dirigeants se réunissent tous les ans. En 2024, la présidence de ce forum est revenue au Brésil, qui a décidé de mettre en avant la question de la fiscalité des plus riches. Il a commandé à l’Observatoire européen de la fiscalité et à son directeur, Gabriel Zucman, des études que nous avons présentées devant les ministres des Finances du G20.

Dans tous les pays pour lesquels on dispose de données, le taux d’effort fiscal des milliardaires est inférieur à celui du reste de la population. Nous avons ainsi proposé un impôt plancher sur les milliardaires. Ce n’est pas un impôt de solidarité sur la fortune (ISF), comme il en existait en France jusqu’en 2017. Pour trois raisons.

La première, c’est qu’on va cibler un nombre de contribuables beaucoup plus limité, ceux qui paient beaucoup moins d’impôts que les autres. Ensuite, on a regardé ce qui ne marchait pas dans des mesures comme l’ISF en France. Il fonctionnait très mal pour les milliardaires, parce qu’il comportait énormément d’exonérations.

Nous proposons ainsi un seuil d’entrée plus haut, sans aucune exonération. Cet impôt de 2 % sur la fortune des milliardaires rapportera de l’ordre de 250 milliards d’euros dans le monde. Si on l’applique à ceux qui possèdent plus de 100 millions d’euros de patrimoine, on approche de 600 milliards d’euros de recettes.

  • Combien cet impôt rapporterait-il en France ?

Si on l’applique aux centi-millionnaires — personnes possédant plus de 100 millions d’euros et qui représentent environ 1 800 foyers fiscaux —, cela produirait une recette d’environ 20 milliards d’euros.

  • C’est la moitié de ce que le gouvernement de Monsieur Bayrou voudrait qu’on économise…

Tout à fait. Alors qu’on est face à des besoins d’investissements publics nécessaires pour réaliser une transition écologique juste. D’ailleurs, la taxation des plus riches est extrêmement populaire dans tous les pays : les sondages à ce sujet recueillent 60, 70 ou 80 % d’avis favorables.

  • Et si ces personnes menacent de quitter le pays ?

S’il y a un accord international et que tout le monde est d’accord, la question de l’exil ne se posera pas. Mais il faudra du temps. Est-il possible, nationalement et régionalement, de le mettre en place ? La réponse est oui.

Les chercheurs ont montré que lorsqu’on augmente l’imposition sur la fortune des milliardaires les plus riches, l’exil fiscal est marginal : si l’on augmente d’un point l’imposition de leur fortune, il y a seulement 2 % de contribuables en moins à long terme.

Par ailleurs, depuis quelques années, avec la mise en place d’une grande réforme internationale — l’échange automatique d’informations bancaires —, l’administration fiscale française a accès aux comptes détenus à l’étranger par les résidents français. Elle peut accéder à leurs revenus et à leur patrimoine, et les taxer. […]


Hervé Kempf. Reporterre. Source (Lecture libre)


Une réflexion sur “Souhaitable, mais…

  1. bernarddominik 12/06/2025 / 8h29

    La taxe Zucman sur les fortunes est comme toute taxe sur la fortune difficile à évaluer. Les fortunes étant en actions dont la valeur change chaque jour, de plus c’est une valeur non mobilisable. Il me paraît plus sain de fixer un impôt sur le revenu minimum de 25% à partir de 1 million de revenu annuel. La fortune peut rapporter moins de 2%, particulièrement celles constituées de vieux investissements d’immobilier non louable, cela entraîner des procès sans fin. Quant au revenu il faut revoir sa nature et son calcul, par exemple le yatch financé par une entreprise, la maison prêtée par une sci etc

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