Le boucher attendait. Il y avait des gens derrière moi, il me fallait agir. J’ai fait simple et j’ai exprimé mon vœu : « Pourrais-je avoir le reste de votre jambon persillé ? »
D’un ton fort courtois, l’œil qui frise, le commerçant me répondit que ce serait un plaisir pour lui de me donner l’entièreté du reste de son jambon. Un petit échange vaguement égrillard s’ensuivit. Même les œufs en gelée en firent les frais. Puis, on parla abats, ce fut moins délicat.
Une fois dans la rue, j’étais perplexe. En rien choquée : j’étais assez grande et solide pour soutenir un tel échange.
Sans compter que j’étais quelque peu responsable de sa teneur : moi-même j’avais entrevu le potentiel érotique de ma quête et misé sur le manque de discernement de mon interlocuteur pour qu’il ne le soulignât pas. Ce qui me troubla bien davantage c’était que ces paroles, badines ou graveleuses, me donnèrent instantanément le sentiment d’avoir 25 ans.
Quelle joie ! Aussitôt assombrie. Etais-je de ces femmes qui revendiquent le droit d’être importunées ? J’ai des côtés « vieille féministe », mais pas à ce point-là, quand même. D’ailleurs, à 25 ans, j’aurais été complètement offusquée qu’un monsieur me tienne des propos de ce genre. J’aurais vu en lui un gros dégueulasse et ne serais jamais revenue.
Ai-je apprécié cette conversation parce qu’elle n’avait pas, à mes yeux, de véritable enjeu ? Je ne pense pas, en effet, qu’elle ait été traversée de la moindre tension sexuelle, persillée ou non (le stade suivant, c’est d’être appelée « jeune fille », à 92 ans, par un serveur). C’était tout simplement du « commerce », aux deux sens du terme ; pas du meilleur goût, certes, mais on n’est pas élégant tous les jours.
En rentrant chez moi, j’ai raconté la scène à mon mari, qui sembla stupéfait qu’une simple parole bouchère me fasse rajeunir de plus de la moitié de mon âge quand, lui, me chantait des sérénades bien plus subtiles et rajeunissantes.
Étais-je ingrate ? En proie à un « effet boucher » ?
Étais-je une version avec cabas et porte-monnaie de Lady Chatterley ?
Non. Je me refusais de croire que j’étais tombée si bas.
J’ai émis alors une hypothèse plus charitable : cette blague de mauvais goût m’a replongée, un peu à la manière de la grive de Montboissier chez Chateaubriand, dans cette époque lointaine où l’on ricanait gras. Tous. En toute insouciance. Voilà qui était plausible, quand bien même il m’a paru étrange d’éprouver de la nostalgie pour un temps (fort sexiste) que je ne regrette en rien.
On l’aura compris, mon flash juvénile n’a pas duré. J’ai passé en revue tout ce qui avait pu se jouer lors de cet achat. J’ai mis en perspective le jambon, la femme que je suis, l’époque, le climat ambiant et l’évolution de la société. Et j’ai terminé par mon examen de conscience. C’était si contourné…
Et vain, aussi. Car cette plaisanterie ne peut se comprendre, se combattre ou s’apprécier si j’oublie, pour reprendre les mots de Kundera, que « je suis moi-même et toute ma vie inclus dans une plaisanterie beaucoup plus vaste (qui me dépasse), et totalement irrévocable ». Voilà qui est plus sage.
Comme de demander, la prochaine fois, « ce qu’il reste de jambon persillé » plutôt que de jouer des mille nuances porcines du langage comme une ado.
Mara Goyet. Le Nouvel Obs. N° 3137. 05/06/2025