Pax sinica ?

La partie était inégale. Et Donald Trump est en train de la perdre.

Quelle que soit la suite de sa guerre commerciale avec la Chine, le président des États-Unis a offert un magnifique cadeau à Xi Jinping, le numéro un chinois.

La partie était inégale, car Xi connaît Trump et le système américain bien mieux que l’inverse. Le dirigeant chinoisa très vite compris que les 145 % de droits de douane que Donald Trump a imposés aux plus de 400 milliards de dollars d’exportations chinoises vers les États-Unis n’étaient pas tenables. Que les entreprises et les consommateurs américains ne pouvaient pas se passer à court terme de la Chine et de ses produits aux prix cassés, que Wall Street paniquerait, que l’hôte de la Maison-Blanche clignerait le premier des yeux, selon la métaphore à la mode pour décrire le face-à-face entre Trump et Xi.

La partie n’est pas terminée, mais d’ores et déjà Trump a perdu. Il a multiplié les exemptions pour des secteurs économiques vitaux, et il a compris qu’il ne ferait pas céder Xi Jinping, quel que soit le coût pour l’économie chinoise. Le dirigeant chinois peut se permettre de perdre 15 % de son commerce extérieur, de voir des entreprises licencier, des entrepreneurs menacés de faillite : il a tout verrouillé, la Bourse, le secteur privé, l’opinion publique, les médias… À la différence de Washington où il est difficile de résister à l’effondrement de Wall Street, à la colère des épargnants ou au lobby des grandes entreprises.

Mais au-delà des péripéties de cette guerre commerciale « la plus stupide de l’histoire », pour reprendre le titre d’un éditorial du « Wall Street Journal », pourtant favorable à Donald Trump, tout ce qui se passe à Washington depuis cent jours fait le jeu de Xi Jinping. Le chaos organisé, le mépris et l’arrogance de l’administration Trump vis-à-vis du reste du monde, la liquidation du soft power américain avec la fermeture de l’USAID, du média Voice of America, des outils d’influence en Afrique ou dans les îles du Pacifique, offrent autant de victoires à Xi Jinping sans avoir à lever le petit doigt. Tout d’un coup, la Chine et son système tota­litaire apparaissent comme un modèle de stabilité et surtout de raison, un partenaire plus fiable que l’imprévisible Amérique de Trump, toujours engagée dans la lutte contre le changement climatique et une source d’innovation technologique désirable, comme l’a montré DeepSeek dans l’IA. La Chine a sa dose de problèmes internes, évidemment ; mais elle a la capacité de marquer des points face à une Amérique qui, elle, se tire une balle dans le pied tous les jours.

Au point que certains en viennent à souhaiter une alliance de l’Europe avec la Chine pour contrer la double menace Poutine à l’Est, Trump à l’Ouest. Un non-sens quand on sait que la Chine n’a eu de cesse de renforcer ses liens avec la Russie, y compris par un soutien discret à son effort de guerre en Ukraine. Mais la confusion est telle, dans le bouleversement du monde, qu’on en vient à imaginer des alliances de revers qui risquent de faire perdre de vue la nature des systèmes et le monde que nous espérons voir émerger de cette crise majeure.

L’Europe a besoin d’alliances rénovées, mais elle a plus intérêt à les chercher du côté de pays du Sud global et de ceux qui croient encore en un monde régi par le droit, et n’ont pas envie de choisir entre une Amérique hégémonique et une Chine impériale, entre une pax americana finissante et une possible pax sinica peu attirante. Ne laissons pas les erreurs stratégiques de Donald Trump limiter le choix à ces deux modèles repoussoirs.


Pierre Haski. Le Nouvel Obs. N° 3662. 01/05/2025


2 réflexions sur “Pax sinica ?

  1. bernarddominik 11/05/2025 / 14h15

    J’ai encore de la peine à croire que les américains aient voté pour un homme aussi stupide.

  2. rblaplume 13/05/2025 / 3h27

    Pourquoi ?
    Sont-ils les seuls à faire des choix électoraux si particuliers ?
    RBLAPLUME

Répondre à rblaplumeAnnuler la réponse.