L’œuvre de Von der Leyen !

La présidente de la Commission incarne une Europe qui cherche à résister face aux tempêtes internationales. Mais aussi un continent qui se droitise à toute vitesse

Bjôrn Seibert est décrit par tous comme le « cerveau » d’Ursula von der Leyen. A 42 ans, cet Allemand joufflu et austère aux lunettes rectangulaires, chef de cabinet de la présidente de la Commission européenne, a la réputation de diriger l’Europe. Diplômé de Harvard et du MIT, expert des questions de géopolitique et de défense, il connaît chaque dossier, tranche chaque arbitrage, avec un sens aigu du rapport de forces et du point de bascule d’une négociation.

Ses relectures acérées et sa colère imprévisible sont redoutées, même par les commissaires. Ce jour-là, le conseiller appelle le cabinet d’Hadja Lahbib, la commissaire belge pour l’Égalité. Il faut enlever une phrase dans la feuille de route sur l’égalité des sexes, publiée chaque année autour du 8 mars. La phrase est : « Les femmes de l’UE manquent d’informations et d’accès aux services de santé liés à la santé sexuelle et reproductive. » Dans le langage administratif, « santé reproductive » signifie l’interruption volontaire de grossesse.

Les références à l’IVG disparaissent. Les jours suivants, des commissaires et chefs de cabinet, surtout des femmes, s’insurgent. Les « droits reproductifs » réapparaissent dans le texte final, avec une précision : « lorsque ceux-ci sont prévus par la législation nationale », pour ne pas froisser les Etats les plus restrictifs. On ordonne d’enterrer l’épisode.

Mais il crée un climat d’inquiétude autour de la présidente de la Commission, qui a commencé son second mandat l’été dernier. Ursula von der Leyen est soupçonnée d’avoir cédé à la droite extrême et aux conservateurs. « _Ce n’est pas une compétence européenne, la feuille de route est juste symbolique _, » se défend-elle en privé.

Et si l’Europe, tout en gardant son visage, avait changé de direction ? En France, il est difficile d’évaluer l’impact des élections européennes de juin 2024, qui ont vu une montée des conservateurs et de l’extrême droite dans plusieurs pays. À Bruxelles, toutefois, on observe un changement important. Durcissement des politiques migratoires, recul sur l’écologie, dérégulation sous le prétexte de « simplification »…

Selon certains, Ursula von der Leyen serait soit manipulée par la droite allemande, soit pragmatique et essaierait de protéger les acquis de son premier mandat face à la montée de cette droite. Étrange changement en quelques mois seulement…

Celle qui a représenté l’Europe dans le monde, devenant ainsi la cible des droites radicales (comme le RN en France qui a utilisé son image dans ses campagnes), aurait-elle suivi une droite qui ose maintenant dépasser le « cordon sanitaire » ?

Culte du secret

Difficile de connaître les pensées de la femme la plus puissante d’Europe. Bien qu’on ait beaucoup écrit sur elle, peu de choses sont vraiment connues. Devenue présidente de l’exécutif européen en 2019 après avoir travaillé en Allemagne avec Angela Merkel, elle suscite fascination et critiques avec son style froid et ses tailleurs soignés.

De cette femme de 66 ans, on dit qu’elle travaille tant qu’elle a aménagé une petite annexe de son bureau pour y dormir, une pièce sans fenêtre, qu’elle fait elle-même ses brushings parfaits et qu’elle n’oublie jamais d’appeler ses sept enfants en déplacement. Ses détracteurs lui reprochent son centralisme et son culte du secret, officiellement pour éviter les fuites.

Ses collaborateurs soulignent sa grande capacité de travail et son perfectionnisme, qui atteint parfois un niveau excessif (née à Bruxelles, elle parle presque parfaitement français, mais évite de le faire en public par crainte de faire des erreurs).

N’est-ce pas elle qui a réussi, pendant la pandémie de Covid-19, à organiser la commande de vaccins et à établir un plan de relance grâce à un emprunt européen inédit ? Face au conflit en Ukraine et aux menaces de guerres commerciales des États-Unis, trouver un chemin pour l’Europe est devenu essentiel pour sa survie.

« Quand on parle de von der Leyen, il faut se rappeler qu’elle a un énorme défi : rassembler les vingt-sept États », souligne l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta. La première Commission « VDL », de 2019 à 2024, comportait des personnalités influentes comme le Néerlandais Frans Timmermans et la Danoise Margrethe Vestager, qui pouvaient lui résister et lui rappeler son devoir de travailler en collégialité.

Avec le Français Thierry Breton, la relation a même viré au conflit ouvert.

Ursula von der Leyen a minutieusement élaboré son projet « VDL 2 » avec son collaborateur Seibert, prenant toutes les décisions au dernier étage du Berlaymont. Bien qu’elle soit chaleureuse et drôle en privé, elle reste prudente et confortablement secrète dans son fonctionnement, selon un proche.

La nouvelle Commission est conçue pour centraliser le pouvoir à la présidence, avec des chefs de cabinet majoritairement imposés d’en haut, dont huit sont allemands sur vingt-sept.

La langue de Goethe s’est imposée comme seconde langue d’usage à côté de l’anglais, en lieu et place du français. « Les Allemands ont toujours eu beaucoup de place dans les institutions, mais, cette fois, ils ont tout verrouillé », note le membre d’un cabinet.

Manfred Weber, le leader du Parti populaire européen (PPE), exerce une influence significative au Parlement européen, considéré comme le véritable maître du jeu selon l’ex-commissaire Thierry Breton.

Weber, un politicien redoutable au regard perçant et à la barbe bien taillée, n’accepte toujours pas d’avoir été écarté par von der Leyen de la présidence de la Commission en 2019, ni d’avoir subi l’imposition du Pacte vert visant la neutralité carbone européenne d’ici 2050.

Le chef des conservateurs allemands a promis de réduire l’héritage de « VDL 1 » en échange de son soutien à von der Leyen en 2024, affirmant que le PPE retrouverait le contrôle de la politique européenne grâce à sa position centrale au sein du Conseil européen.

Des textes de la gauche, ciblant le patronat allemand, ont déjà été modifiés : la directive « devoir de vigilance » qui rendait les entreprises responsables des actions de leurs sous-traitants dans le monde, et la directive sur la publication d’informations de durabilité (CSRD), qui exigeait qu’elles détaillent leur impact social et environnemental.

Manfred Weber, habile négociateur et menteur, cherche des alliances avec l’extrême droite pour faire avancer ses intérêts au Parlement européen, en affichant une fausse candeur en public tout en étant plus direct lors des négociations avec le centre et la gauche, menaçant d’aller vers les partis d’extrême droite si un accord n’est pas trouvé.

La dynamique politique européenne est en mutation, avec des partisans de l’alliance entre la droite et l’extrême droite, comme François-Xavier Bellamy, et des critiques de cette approche, comme Raphaël Glucksmann, qui évoquent des stratégies manipulatrices.

Gestes en direction de Meloni

Von der Leyen a cherché à établir des alliances avec des figures de droite, comme Giorgia Meloni, afin de garantir son soutien et éviter l’isolement international, selon l’eurodéputé Sandro Gozi.

Le centriste a réagi avec surprise à la proposition de von der Leyen d’un poste de vice-président de la Commission pour Raffaele Fitto, un proche de Meloni, renforçant les liens entre l’Allemagne et l’Italie, alors que Meloni est perçue comme un soutien de Trump en Europe.

Elle a intégré dans le règlement « retours » la possibilité pour les Etats membres d’utiliser des « hubs » de détention en dehors de l’Europe avant expulsion, ce qui réjouit la Romaine, qui a également fait construire un centre de rétention en Albanie.

Nicola Procaccini, coprésident du groupe ECR, souligne que la position de l’Europe sur l’immigration s’aligne désormais étroitement sur celle de l’Italie, ce qui aurait semblé inconcevable il y a deux ans. Le 16 avril, la Commission a avancé une nouvelle mesure pour l’extrême droite italienne en demandant d’accélérer le Pacte asile-immigration et en publiant une liste de pays jugés « sûrs », limitant ainsi l’accès au droit d’asile pour leurs ressortissants, un point que Meloni défend depuis longtemps.

Ursula von der Leyen, selon l’eurodéputé Pascal Canfin, sacrifie l’immigration pour préserver l’environnement, en privilégiant la neutralité carbone. Canfin souligne qu’elle opte pour des choix qui n’interrogent pas trop les objectifs climatiques, tout en négociant des compromis, comme le report d’un an du règlement sur la déforestation, tout en soutenant le retrait des voitures thermiques neuves d’ici 2035.

Derrière ce qui pourrait s’apparenter à un travail classique de négociation politique se cache toutefois un vrai renversement de paradigme.

L’accent est mis sur l’urgence de sauver le climat plutôt que sur des lois, tandis que la droite et l’extrême droite remportent des victoires significatives. Le cabinet de Stéphane Séjourné souligne que les élections ont des conséquences et que les grandes manifestations pour le climat ne sont plus d’actualité en Europe.

Le fidèle d’Emmanuel Macron demeure silencieux sur les « hubs de retour » de migrants, craignant pour son capital politique. À l’Élysée, on affirme que le programme de von der Leyen est similaire à celui de Macron, qui l’avait nommée à la présidence de la Commission en 2019, la considérant comme proche de ses idées.

Ursula von der Leyen, en conflit avec Paris sur le traité de libre-échange avec le Mercosur, a été déclarée indésirable à l’inauguration de Notre-Dame, le 7 décembre. Le président a exprimé des critiques à son égard, soulignant une relation froide entre eux.

Activisme à l’international

Le Mercosur n’est pas le seul sujet de tension. La présidente de la Commission agace aussi le président de la République par son activisme international, se mettant en concurrence avec les chefs d’État, même si les traités ne lui donnent pas de rôle diplomatique.

Ursula von der Leyen est critiquée pour son voyage en Israël après le 7-Octobre et pour ses déclarations sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE avant 2030, suscitant des interrogations sur sa légitimité. Elle passe son temps à voyager à travers le monde, justifiant cette mobilisation par la nécessité d’amitiés internationales.

Surtout depuis la réélection de Donald Trump, un séisme politique mais aussi personnel pour cette atlantiste convaincue. Le milliardaire new-yorkais n’a que mépris pour la dirigeante européenne, qu’il refuse de rencontrer.

Ses défauts majeurs : être une femme, diriger une institution dont il remet en question la légitimité, et avoir un lien étroit avec les équipes de Joe Biden. La réponse européenne à la Russie en 2022 a été directement coordonnée entre la Maison-Blanche et le Berlaymont.

« Von der Leyen a tiré parti de l’affaiblissement du couple franco-allemand pour renforcer son pouvoir, devenant la présidente de la Commission la plus puissante depuis Jacques Delors », souligne Sébastien Maillard. Cependant, l’éventuelle arrivée d’un nouveau chancelier fort en Allemagne pourrait changer la dynamique après trois ans de stagnation entre Macron et Scholz.

« Son avenir politique dépendra de sa relation avec Friedrich Merz », pronostique un ancien dirigeant européen. Le leader de la CDU, ex-ennemi juré d’Angela Merkel, est notoirement plus à droite que la présidente de la Commission.

Il a signé un accord de coalition avec les sociaux-démocrates stipulant qu’il ne coopérera pas avec l’extrême droite, ce qui, selon la gauche, les verts et une partie des centristes en Europe, pourrait freiner l’attrait croissant des partis d’extrême droite en Europe.


C. Vigogne Le Coat et T. Vilars. Le Nouvel Obs (extraits synthétisés). N° 3131. 24/04/2025


L’article écrit le 24 avril 2025 n’est peut-être plus en concomitance avec aujourd’hui (17/05/2025)


Une réflexion sur “L’œuvre de Von der Leyen !

  1. bernarddominik 17/05/2025 / 16h12

    Il y a à boire et à manger dans ces critiques. Un exemple l’IVG: dans une UE en forte dénatalité je comprend qu’un responsable politique refuse la promotion de l’IVG, son droit restant un acquis social.

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