L’info forcée et dirigée…

… à sauce accommodée.

Depuis janvier, la matinale de BFM Business consacre 80% de ses sujets à Donald Trump, et celle de France Info Télé 50%.

Il se réveille avec Trump, prend sa douche avec Trump, écrit « Trump » dès ses premiers textos.

Jean-Baptiste Marteau, présentateur de la matinale de France Info Télé, se lève à 3 heures du matin avec, sur l’écran de son smartphone qui fait office de réveil, des notifications de médias américains. « Que s’est-il passé avec Trump pendant la nuit ? C’est ma première pensée quand j’ouvre les yeux. On s’attend au pire », raconte le journaliste.

Quelques minutes plus tard, son téléphone prend l’eau quand, sous la douche, il pianote des SMS à son équipe.

Comme lui, les animatrices et animateurs radio et télé des petits matins, qu’on appelle « matinaliers », se lèvent en pleine nuit pour préparer les tranches d’info phares, qui souvent donnent le ton de la journée.

Depuis le 20 janvier 2025 et l’investiture du candidat républicain, ils apprennent à composer avec ce nouvel ami du petit déjeuner, omniprésent et imprévisible. « On en prend plein la gueule tous les matins », lâche spontanément une voix de la radio.

Visées impérialistes sur le Canada, retrait de l’OMS ou de l’accord de Paris sur le climat, contrôle de la bande de Gaza transformée en « Côte d’Azur du Moyen-Orient », rapprochement spectaculaire avec la Russie, humiliations du président ukrainien…

Quand l’homme le plus puissant du monde lâche ses bombes, l’horloge affiche 20 heures à Washington, soit 2 heures du matin à Paris. « Entre 3 et 5 heures, 50 % de nos réunions portent sur Donald Trump », chiffre Jean-Baptiste Marteau.

Ils ne sont alors qu’une petite dizaine au siège de France Info Télé pour préparer deux heures et demie de direct, de 6 à 9 heures. « Entre nous, on dit : « Ça y est, on a une trumpitude. » C’est-à-dire une annonce qu’il va falloir traiter ».

Comme dans tout couple, la routine s’installe.

Il faut éplucher les dépêches d’agence, regarder les images, traduire les propos, et surtout faire le tri des déclarations. Le 9 avril, plusieurs présentateurs restent sidérés en lisant ses propos : les dirigeants du monde entier lui « lick the ass » (« lèchent le cul ») pour qu’il baisse les droits de douane.

« On a passé vingt minutes à se demander si on rapportait le propos tel quel, comment le traduire, si on le sous-titrait… Vous vous rendez compte ? s’exclame Adeline François, co-présentatrice de la matinale de BFMTV. C’est un bon résumé de ce que nous fait vivre Donald Trump depuis trois mois. »

Ses petits matins avec le président américain commencent par la lecture des mails envoyés, pendant qu’elle dormait, par les correspondants de New York, Washington ou Los Angeles. « Ils nous alertent sur ce qui leur semble important ou pas et nous proposent des angles ». Souvent, les sujets préparés la veille et prêts à être diffusés dans le journal de 8 heures, comme celui sur l’impact des droits de douane, partent à la poubelle : pendant la nuit, Donald Trump a fait volte-face.

« C’est ce qui a le plus changé : on ne peut plus rien préparer en amont », confirme Laure. Closier, présentatrice de la matinale de BFM Business. Entre 4 et 6 heures, l’énergique animatrice annule le débat prévu, fait valser les chroniqueurs, cale un duplex depuis Hongkong avec un expert des marchés financiers, rajoute des « points Bourse ». Et redoute, parfois, de « comprendre de travers » certains discours fleuves de ce président, tant il multiplie sciemment les digressions. « Mais pas question de me dire : « Qu’est-ce qu’il a dit de fou ? » prévient la journaliste. Ce n’est pas un fou. Il suit une stratégie. Mon travail est de la décrypter. Pendant la campagne, son conseiller économique avait tout écrit : augmenter les droits de douane, cibler la Chine comme ennemi… La surprise vient de l’ampleur des conséquences. Je m’adresse à un public très informé, je dois lui fournir le truc qu’il n’a pas vu », poursuit-elle.

Depuis janvier, BFM Business consacre 80% de la matinale, de 6 à 9 heures, à Trump. Entre la fin mars et la mi-avril, Laure Closier a même enchaîné trois semaines d’« édition spéciale ». « J’ai le sentiment de vivre un moment historique sur les marchés financiers. Tout le monde s’intéresse à l’économie », souffle-t-elle, avant de lister les sujets sacrifiés : le budget français, l’énergie, la grande distribution…

Et résume : « Trump, on est obligés de le suivre ».

Au prix de servir sa stratégie de saturation de l’espace médiatique ? « Il y a ce qui fait bruit et ce qui fait sens. C’est notre boussole. Est-il en train de poser un vrai sujet, ou de détourner notre attention ? Trump, c’est un défi journalistique permanent », scande Adeline François, de BFMTV.

« On s’interroge tous les jours sur le degré de saturation de nos auditeurs. Parfois, on en fait trop, parfois pas assez, mais, vu les conséquences, cette question est vite balayée », s’exclame Mickaël Thébault, rédacteur en chef du 7/10, la matinale de Nicolas Demorand et Léa Salamé, sur France Inter. Il est, rit-il, en passe d’être « maudit » de la rédaction : « Je réveille beaucoup de monde depuis l’investiture ». Levé à 0 h 54 tapantes, il sait d’emblée en écoutant les news « qui » va être tiré du lit : un spécialiste de la défense, l’un des trois correspondants aux États-Unis, ou ceux de Moscou, de Pékin, ou de Bruxelles. Les décalages horaires plutôt favorables avec l’Amérique ou l’Asie adoucissent le stress des petits matins. Mais jamais le sentiment de vertige.

« Trump remet en cause l’ordre politico-économique mon­dial, ainsi que nos questionnements », confesse Mickaèl Thébault. Ces dernières semaines, le président a occupé la moitié ou les deux tiers, des seize minutes du journal de 8 heures de France Inter. Sa présentatrice, Florence Paracuellos, tente de voir le verre à moitié plein : si Trump lui fait réviser « sa géographie ou les règles du commerce mondial », elle a aussi « la sensation de raconter des événements historiques ».

« Un an après le début de son premier mandat, en 2017, on avait quasiment arrêté de relayer ses outrances, car elles n’impactaient pas la marche du monde. Or, là, Trump fait ce qu’il dit, même s’il recule après », constate-t-elle.

Et ses annonces inquiètent les auditeurs. Lors du dernier débat « spécial Trump » de 8 h 20, l’émission a reçu… six cents appels. « Souvent, après la matinale, je me dis : « Était-ce la bonne question à poser, malgré son apparente évidence ? On doute tout le temps, mais il faut aller vite », répète Jean-Baptiste Marteau, de France Info. Vite, en pleine nuit, sous la pression d’un pro de la com, sans le recul de la journée qui commence. « On n’est là ni pour le blâmer, ni l’applaudir, mais rapporter et expliquer », insiste Adeline François, de BFMTV. Au cours de l’entretien, elle le répétera à trois reprises : « Quatre ans, ça va être long ».


François Rousseaux. Télérama n° 3929. 30/04/2025


2 réflexions sur “L’info forcée et dirigée…

  1. bernarddominik 02/05/2025 / 7h56

    Trump impose son rythme au monde entier un jour il s’en prend à l’Afrique du Sud le lendemain à l’Ukraine puis à la Chine l’UE, il dédaigne Macron, et aucun média ne veut rater ça. Au fond il ressemble à Macron, avec un pouvoir de nuisance bien superieur: il faut que chaque jour jour il fasse l’événement, le buzz.

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