Franceinfo – La petite chaîne qui stagne

En huit ans d’existence, la chaîne publique d’info en continu n’a pas trouvé son public.
Un casse-tête pour la patronne de France Télévisions Delphine Ernotte.

Elle est née en 2016, et pourtant son existence même continue d’échapper à l’immense majorité des spectateurs. À partir du 6 juin, Franceinfo quittera une forme d’anonymat en passant du canal 27 au 16. L’occasion pour beaucoup de découvrir que cette marque bien connue ne désigne pas seulement une radio, mais aussi une chaîne d’info en continu.

Comme BFMTV, CNews, LCI, Franceinfo sera incluse dans le « bloc info » créé par l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel. Une seconde chance lui est offerte. « C’est une décision historique, je crois que je vais jouer une grille de Loto […] avec le 16 », a plaisanté Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, dans « la Tribune Dimanche ». Plus visible, mais aussi plus exposée, la chaîne, désormais jugée à la même aune que ses concurrentes, a tout à craindre de cette comparaison.

Franceinfo, c’est le caillou dans l’escarpin de Delphine Ernotte. Candidate à un troisième mandat à la tête de la télé publique, la patronne sait bien que le 12 mai, lors de son audition par l’Arcom, elle n’échappera pas à des questions sur sa politique de l’information — voire à sa mise en cause. Elle fait d’ailleurs de ce sujet un axe important de son projet. De grandes décisions ne tarderont pas.

Dans une matière délaissée partout ailleurs — l’investigation -, France Télévisions a certes tenu son rang, mais pour le reste… Bien qu’étiré sur une heure depuis septembre, le 20-heures de France 2 est distancé par celui de TF1, et l’audience de « Télé-matin » s’étiole. Il manque une émission politique de référence. Et les Sages braqueront immanquablement le projecteur vers un angle mort, celui de Franceinfo.

La chaîne d’actualité en continu a eu huit ans pour se structurer, se renforcer, exister tout court ; elle bénéficie d’un extraordinaire maillage de 2 85o journalistes, à Paris, en région, dans les Outre-mer, à l’étranger.

Et pourtant, avec o,8 % de part d’audience, elle reste invisible. Plus grave que son coût (autour de 300 millions d’euros depuis son lancement, selon le groupe), elle n’est pas au rendez-vous pour contrer l’irrésistible ascension de CNews, qui banalise le discours de l’extrême droite et construit des récits alternatifs.

« Malmenée et mal menée »

Pour mettre la candidate sur la sellette, les Sages n’au­ront pas à chercher loin : ils ont déjà appelé Franceinfo à plus de rigueur après la séquence du 5 février dernier. Ce jour-là, après que Donald Trump, l’ancien promoteur immobilier, a eu cette idée fulgurante de trans­former Gaza en Riviera, un professionnel de l’hôtel­lerie était en plateau pour répondre à cette question : « Et si c’était possible ? » Le présentateur, sans aucun recul, n’a même pas précisé combien de gens vivaient là, dans quelles conditions et comment il faudrait les déplacer. Un détail ! « Une erreur, ça arrive, mais celle-ci était bien salée », a spontanément reconnu Del­phine Ernotte devant la presse.

Sur le coup, elle fulmine. « Personne, dans la hiérarchie, n’a rien vu ? Ils ont oublié leur cerveau ?» La mèche de l’indignation ayant été allumée sur les réseaux sociaux, elle en conclut que pas grand monde, dans la rédaction, ne regarde Franceinfo. « À force de vouloir faire du remplissage par des débats, faute de moyens, on en arrive à parler de tout n’importe comment », pointe le Syndicat national des Journalistes. Après cet épisode qui a mis en évidence des failles dans la ligne de commandement et les pro­cédures de validation, le directeur a été écarté. « Cette chaîne, assène l’un des fervents partisans des débuts, est malmenée et mal menée. »

C’est pourtant avec ce chantier qu’en 2015 Delphine Ernotte inaugure de manière pétaradante son premier mandat. À l’époque, il y a déjà trois chaînes d’info, toutes privées, toutes détenues par des milliardaires. Une anomalie par rapport à l’étranger. La domination écrasante de BFMTV qui préoccupe François Hollande, alors à l’Élysée, n’est contestée ni par LCI ni par iTélé, qui n’a pas encore été reprogrammée réac sous le nom de CNews par Vincent Bolloré. La place est à prendre. « C’est parti » : par ce message sur Twitter, Ernotte, présidente depuis une semaine, élève le projet au rang de priorité. Au terme d’une opération commando de 365 jours chrono, la chaîne sort des limbes. Tout le milieu de l’audiovisuel s’ébau­bit. D’autant que l’offre est triple : une radio qui préexiste, une télé à construire, un site qui fusionne les apports numériques des deux. Le tout sous le seul nom de Franceinfo. Ernotte, qui débarque dans l’audiovisuel, réalise d’emblée le fantasme des politiques en promettant moult synergies et coopérations entre France Télévisions et Radio-France, mais aussi, subsidiairement, avec France Médias Monde et l’Institut national de l’Audiovisuel. Ils sont aux anges quand elle revendique « un raisonnement de ménagère » : « Trop bête de payer deux fois des déve­loppements numériques gourmands en capitaux alors que nous avons tous des soucis d’argent. »

Mais, huit ans plus tard, son coup de maître est devenu son point faible. La niaque du lancement s’est vite estompée. Certes, être relégué sur le canal 27 était un handicap, mais pas rédhibitoire puisque LCI, sur le 26, a fait son trou. Et, le 6 janvier 2021, les téléspectateurs ont bien su trouver la chaîne publique, la seule à traiter l’assaut du Capitole à Washington. Ce jour-là — unique dans son existence ! elle avait coiffé au poteau les autres, concentrées sur la énième conférence de presse dédiée au Covid-19.

Le vrai problème est ailleurs. La greffe n’a jamais pris dans une rédaction entièrement tournée vers le sacro-saint 20-heures de France 2. Non seulement elle n’a pas la culture de l’information en temps réel, mais elle la traite parfois avec mépris. Aucune figure connue n’a voulu s’exiler sur la nouvelle terre. « Les journalistes préfèrent être joker pour le 13-heures que titulaire à Franceinfo », soupire un cadre de la rédaction. BFM est identifiée à Apolline de Malherbe, LCI à Darius Rochebin, CNews à Pascal Praud. Et Franceinfo ? « Elle souffre d’un triple déficit d’incarnation, analyse un ancien dirigeant de l’audiovisuel public. Chez les animateurs d’émissions, chez les chroniqueurs réguliers, chez ses directeurs. »

« L’info juste, juste l’info »

À vrai dire, aucun patron n’a eu le temps de s’imposer, car Franceinfo a accueilli en mars, avec Muriel Pleynet, sa huitième cheffe en huit ans. Pis, entre septembre 2023 et septembre 2024, le poste est resté… vacant. Alors qu’une chaîne d’info suppose d’« être sur la bête H24 », selon l’expression d’un concurrent. Si le site numérique commun est une vraie réussite, les synergies promises entre la télé et la radio ne se sont pas développées. Elles ont même régressé. Les deux médias n’ont pas le même dirigeant et ne sont pas logés au même endroit, ça n’aide pas.

C’est aussi que la rédaction de la radio, qui craignait d’être écrasée par sa cousine télévisuelle, n’a jamais adhéré au projet. Contrainte de partager son nom avec l’arrivante, elle en a nourri un fort sentiment de dépossession, ravivé après l’épisode de la Riviera à Gaza quand « des auditeurs ont appelé la médiatrice de Radio-France pour nous engueuler, peste une journaliste côté radio. Normal, c’est la même marque, ils mélangent ».

En novembre dernier, l’Inspection des finances a exhorté Delphine Ernotte à « remettre de l’ambition dans la chaîne ». En huit ans, des créneaux ont été occupés par les autres : militant pour CNews, géopolitique pour LCI, actualité chaude pour BFMTV. Comment Franceinfo peut-elle rattraper le peloton ?
Elle compte des aficionados, mais en petit nombre, ceux qui apprécient qu’elle soit délibérément passée à côté de la couverture hystérique de l’accident provoqué par Pierre Palmade en 2023, exemple toujours brandi par Delphine Ernotte comme le repoussoir absolu. Son cap ? « Se recentrer sur notre slogan : « L’info juste, juste l’info » »..


Véronique Groussard. Le Nouvel Obs. N° 3133. 08/05/2025


Une réflexion sur “Franceinfo – La petite chaîne qui stagne

  1. bernarddominik 20/05/2025 / 20h26

    France info censure énormément. Ses reportages sont trop succincts.

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