Essai de corruption de la démocratie

« Attaquer la justice, c’est remettre en cause l’ensemble du système démocratique »
« Viol de l’État de droit »,
« Justice politique »,
« Le droit contre le peuple »…

  • Que retenez-vous des réactions qui ont suivi la condamnation de Marine Le Pen ?

Qu’une grande partie de la droite et de l’extrême droite s’attaque à la justice n’est pas nouveau, elles ne supportent pas d’être mises en cause et condamnées. Les mêmes qui veulent une justice extrêmement dure considèrent qu’ils sont au-dessus de la loi. Mais cette fois, cela prend une ampleur extraordinaire et inquiétante.
La droitisation de l’espace politique et médiatique a exacerbé les attaques contre la justice, une dérive dans laquelle Nicolas Sarkozy a joué un rôle primordial en délégitimant les juges dans les affaires où il est impliqué.
Un ancien président de la République qui s’en prend à la justice et à la presse, ça a un effet dévastateur. Attaquer la justice alors qu’elle est une émanation de nos règles et garante du droit, c’est remettre en cause l’ensemble du système démocratique.

  • Quels effets ont ces affaires sur les électeurs ?

De nombreux éléments laissent penser que ce n’est pas le manque de probité de la classe politique qui sape la confiance des populations. Les électeurs condamnent presque unani­mement la corruption, ce qui ne les empêche paradoxalement pas de voter largement pour des candidats condamnés pour corruption. Leurs intérêts personnels passent avant leur jugement moral. Les électeurs, comme leurs élus, sont opportunistes.

  • Comment les électeurs du RN vont-ils réagir ?

Les militants qui se mobilisent actuellement pour répondre à la décision de justice voient en Marine Le Pen la victime d’une injustice. D’autres considèrent qu’elle n’a rien fait de mal parce que prendre l’argent de l’Europe peut servir leurs intérêts nationaux. Et puis certains savent qu’il y a délit, mais pour des raisons idéologiques, la soutiennent quoi qu’il arrive. Même chose chez les soutiens de Nicolas Sarkozy qui affirment qu’il n’y a pas de preuves dans l’affaire du financement de sa campagne par le régime de Mouammar Kadhafi alors qu’une dizaine d’années d’enquête ont apporté énormément d’éléments. Mais ce qu’ils veulent, c’est leur camp au pouvoir.

  • Quelles perspectives laisse entrevoir la situation actuelle ?

Les exigences morales pour accéder à de hautes fonctions n’ont cessé d’être rabaissées. Depuis les années 1990, la doctrine selon laquelle un membre de gouvernement impliqué dans une affaire judiciaire doit démissionnera été remise au placard.
On ne compte plus les ministres mis en examen alors qu’Emmanuel Macron disait vouloir « moraliser » la vie publique ! On observe par ailleurs qu’une forme de paranoïa se diffuse chez les électeurs, alimentée par la détérioration du débat public et les réseaux sociaux. « Notre candidat est forcément innocent, ce sont les autres qui mentent. »
Jean-Luc Mélenchon et ses soutiens ont eux-mêmes une position semblable sur l’affaire des comptes de campagne de La France insoumise. Si un ministre de l’Intérieur est capable de dire que l’État de droit n’est « ni intangible ni sacré », comme l’a fait Bruno Retailleau, il n’est pas étonnant que le droit et la justice apparaissent illégitimes aux yeux d’une partie grandissante de la population.
C’est la voie ouverte par Donald Trump, dans laquelle beaucoup d’autres politiques vont s’engouffrer. L’intérêt individuel est devenu la valeur suprême de nos régimes, et c’est extrêmement inquiétant.


Romain Jeanticou. Télérama n° 3926. 09/04/2025


Une réflexion sur “Essai de corruption de la démocratie

  1. bernarddominik 09/04/2025 / 12h01

    Ne pas attaquer la justice c’est dire qu’elle est infaillible, comme le pape, et donc faire de la justice une religion.
    La justice est faillible ne s’était ce que parce que nos lois sont souvent mal faites, et qu’elle met la forme avant le fond. Françoise Dreyfus a tout faux. La justice fait rendre des comptes. C’est ça la démocratie.

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