CNews, Europe 1, le JDD…
L’emprise de l’empire Bolloré sur la presse est bien connue, mais il est un autre monde où concentration et offensive de l’extrême droite se conjuguent : celui de l’édition qui a rendez-vous à partir de ce jeudi au Festival du livre de Paris. Hachette Livre appartient ainsi à Lagardère et donc à Vivendi, le groupe de Vincent Bolloré et sa filiale Fayard joue les éclaireurs avec une ligne totalement décomplexée.
Mais ce n’est pas tout, d’autres milliardaires d’extrême droite tentent des incursions, tel Pierre-Édouard Stérin, tandis qu’à l’instar de ce qui se passe dans la presse, matrice idéologique se diffuse au-delà des maisons déjà rachetées.
L’enjeu est de taille.
Donald Trump a démontré les ravages que l’extrême droite, causent aux savoirs, avec ses listes de mots censurés dans les administrations publiques et la recherche scientifique, sous peine de voir supprimé tout financement.
Avec cette mainmise sur les livres à venir comme sur le patrimoine, « ils n’auront même pas besoin d’une censure d’État, ils pourront procéder à une censure privée », alerte (voir ci-après) l’autrice Virginie Despentes.
De quoi alimenter l’idée que le savoir est décidément un bien commun qui devrait échapper à la rapacité de quelques milliardaires déterminés à le mettre en coupe réglée.
Depuis les Jolies Choses (prix de Flore 1998), Virginie Despentes a publié aux éditions Grasset huit romans, dont la trilogie Vernon Subutex, et l’essai King Kong Théorie. En 2024, elle était en résidence au Théâtre du Nord où elle a créé Woke, un spectacle né d’une écriture collective avec Anne Pauly, Julien Delmaire et Paul B. Preciado. Du 20 mai au 22 juin, elle investira le Théâtre de la Colline, à Paris, avec Romancero Queer, un texte qu’elle écrit et met en scène.
- Avez-vous pensé à quitter Grasset à la suite du rachat de Hachette par le groupe Bolloré ?
Comme la plupart des auteurs français j’ai signé pour tous mes livres un contrat qui lie leur publication jusqu’à soixante-dix ans après ma mort. Si je décide de quitter Grasset, je laisse tous les droits sur mes livres – papier et numérique – de traduction, d’adaptation théâtre, d’adaptation cinéma entre les mains des nouveaux propriétaires.
Il n’existe pas dans nos contrats – jusqu’à aujourd’hui – de clause de conscience nous permettant de partir avec nos livres en cas de reprise de la maison par un groupe d’intégristes catholiques par exemple.
Quand le groupe Bolloré a racheté Hachette, c’est la question que je me suis posée : si je dois partir, comment le faire avec tous mes livres et tous mes droits ?
Pour dépasser mon cas personnel, il faut comprendre qu’un groupe d’extrême droite a mis la main sur tout un catalogue d’essais et de romans, et qu’ils décideront demain de ce qui est publié, traduit et adapté sur des décennies d’histoire de la littérature et de la pensée.
Ils n’auront même pas besoin d’une censure d’État, ils pourront procéder à une censure privée. C’est une grande partie de la littérature et de la philosophie de la deuxième moitié du XXe siècle qui leur appartient désormais. Pour moi, l’enjeu de la décennie à venir sera de considérer que le patrimoine intellectuel d’un pays ne peut plus être vu comme la propriété privée d’un héritier milliardaire. Lui ou un autre.
Jusqu’à nouvel ordre, tant qu’Olivier Nora, le directeur de la maison, est là, je veux travailler avec lui et avec toute son équipe que j’apprécie beaucoup. J’ai signé mon premier contrat avec eux en 1996, et je n’ai jamais changé de maison, alors que financièrement, c’est intéressant de changer de boîte de temps en temps.
- Avez-vous signé un contrat qui vous protège en cas de départ d’Olivier Nora ?
Olivier Nora m’inspire davantage que de la confiance ; je n’ai jamais rencontré un homme de pouvoir qui prenne autant soin des gens qui l’entourent. J’ai une clause de contrat qui me lie à lui depuis son arrivée chez Grasset. C’est une maison qui a toujours appartenu au groupe Hachette, et le groupe Hachette n’a jamais été une petite structure indépendante et fiable.
- Vous sentez-vous libre d’écrire et de publier ce que vous voulez ?
Je ne crois pas que la question du contenu se pose plus qu’auparavant, mais j’ai choisi depuis deux ans de travailler sur des pièces de théâtre, d’écrire et de mettre en scène du théâtre, et c’est une façon de laisser passer un peu de temps « pour voir ». Je n’ai pas encore signé de contrat pour un nouveau roman.
- Est-ce que la question de l’autocensure se pose ?
Elle ne se pose pas vis-à-vis de Bolloré. Elle se pose vis-à-vis de l’époque. Elle se pose vis-à-vis des réseaux sociaux, par exemple, qui appartiennent à d’autres héritiers milliardaires encore plus extrémistes. Malheureusement Bolloré n’a rien d’un électron libre atypique. Il s’inscrit dans une offensive capitaliste plus large et qui n’est pas erratique.
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Une interview de Sophie Joubert
Préoccupant. Mais comment combattre le pouvoir de l’argent lorsqu’il est excessif?