Parlons du BC…

D’abord c’est quoi le BC – Le Bilan Carbone

Qui aurait pu prévoir qu’un outil conçu par des ingénieurs, il y a vingt ans, pour évaluer les gaz à effet de serre émis par les humains (dont le CO2), deviendrait un jour ressort de gag dans la culture populaire ? Pas grand monde…

Pourtant, en deux décennies, parler de bilan carbone, d’empreinte carbone ou d’émissions carbone est devenu courant. Beaucoup d’entre nous ont vécu la profonde métamorphose décrite par le philosophe Bruno Latour : « Avant, je pouvais me déplacer innocemment. Maintenant, je sens que je dois tirer une traînée de CO2 qui m’interdit de m’envoler en avion et qui embarrasse mes mouvements ». Nous savons que chaque tonne de CO2, de méthane, impacte le monde et nos privilèges carbone augmentent le niveau de souffrances.

Le bilan carbone, initialement créé pour mesurer les impacts des pays signataires du protocole de Kyoto sur le changement climatique, a évolué en 2005 avec le développement d’un outil par l’ingénieur Jean-Marc Jancovici pour quantifier les émissions des entreprises. Mis en place par l’Ademe, le bilan carbone est devenu une expression largement utilisée.

Vingt ans, le bel âge donc ? « La bonne nouvelle, c’est que tout le monde est familierde ce concept, il a permis de parler un langage commun et de remettre au centre l’essence physique, matérielle, du changement climatique, à savoir les émissions de gaz à effet de serre, dit Quentin Guignard, responsable du pôle méthodologie de l’Association pour la transition bas carbone (ABC), qui gère l’outil depuis 2011. Mais le bilan carbone n’a jamais eu vocation à être l’alpha et l’oméga de l’action climatique ! Il a été pensé comme un point de départ, un tremplin, le projet étant de compter les émissions au bon endroit et de se concentrer sur les entreprises. » Pour les sensibiliser. Pour évaluer leurs émissions (directes et indirectes). Et surtout pour les inciter à concevoir un plan de transition et transformer leurs modèles d’affaires, autrement dit à répondre à cette question cruciale : comment diminuer, au maximum, l’impact d’un produit, depuis la production des ressources initiales nécessaires à sa fabrication jusqu’à sa fin de vie ?

« Trop souvent, bien que ces trois dimensions fassent partie de l’indicateur dès l’origine, on ne retient que l’aspect comptable, au détriment du passage à l’action », pointe Hervé Lefebvre, chef du pôle Trajectoires bas carbone à l’Ademe. Or compter ne suffit pas pour agir, et ne tient pas lieu de politique. Si la France a fini par imposer, en 2010, le bilan carbone aux grandes organisations publiques et privées (dont les entreprises de plus de cinq cents salariés), faire un plan de transition n’est devenu obligatoire qu’en 2015. Quant au calcul des émissions indirectes, souvent plus importantes (liées au transport, aux achats et à l’usage des biens produits), la loi ne l’exige que depuis 2023. « On a perdu dix ans, poursuit Hervé Lefebvre, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain ! L’outil, quand on en respecte l’esprit et les règles, est fiable. Ç’a été un grand pas en avant pour rendre visible, de manière systématique, l’ampleur des émissions. Au début, 25% des entreprises jouaient lejeu ; aujourd’hui, on est à 60%. Les banques font aussi de plus en plus pression au moment d’accorder leurs crédits, la Banque de France est en train d’élaborer un indicateur afin d’évaluer l’impact d’une entreprise sur l’environnement. Il y a une dynamique, même si on souhaiterait que ça aille beaucoup plus vite ».

Le dispositif de mesure des émissions carbone, essentiel pour atteindre l’objectif de décarbonation du système énergétique mondial d’ici 2050, a été instrumentalisé par l’industrie des énergies fossiles, comme l’illustre British Petroleum avec son calculateur d’empreinte carbone lancé en 2004, visant à déplacer la responsabilité des producteurs vers les consommateurs en les culpabilisant pour leurs comportements.

Vingt ans plus tard, alors que les calculateurs individuels se sont multipliés (Nos gestes climat, MyCO2…), on sait que faire pipi sous la douche n’arrête pas la catastrophe en cours. Mais que transformer réellement son mode de vie (réduire sa consommation de viande, ses voyages en avion) peut y contribuer, en partie. Selon un rapport du cabinet de conseil Carbone 4 (« Faire sa part ? », de César Dugast et Alexia Soyeux), nous pouvons diminuer l’empreinte carbone de 25 % à 45 %, au mieux, si on a les moyens de changer de chaudière ou de s’offrir un véhicule électrique… Conclusion : même en adoptant un comportement exemplaire, il nous sera impossible de maigrir (en moyenne) jusqu’à 2 tonnes. « Parce que l’individu n’est pas tout-puissant, que cet objectif traduit la nécessité d’un changement systémique, à la portée non pas uniquement des citoyens mais des entreprises et des pouvoirs publics, résume César Dugast, chargé du pôle Débat public à Carbone 4. Bien sûr que l’action individuelle et collective se nourrissent et qu’il est nécessaire de rester convaincu de l’utilité de ses actions, même dans cette période de backlash écologique, mais gardons à l’esprit que l’empreinte individuelle cache un ensemble de codépendances avec des infrastructures et des décisions politiques et économiques. Il faut aussi penser les ruptures et transformations profondes ».

dans les années 2000, quand la prise de conscience était censée se faire par l’incitation et l’écologie souvent présentée comme apolitique, le bilan carbone n’a jamais été conçu pour cela. Outre le chiffre en tonnes de CO2 d’une entreprise, il ne dit rien de l’utilité des biens ou des services produits. Répondent-ils aux besoins de la société dans un monde vivable pour tous, et donc bas carbone ? La manière dont une entreprise fait des profits est-elle compatible avec les limites planétaires ? « Voilà pourquoi on a développé, à Carbone 4, un nouvel indicateur, le score de comptabilité avec l’accord de Paris (Scap), qui permet de noter les produits vendus par les entreprises selon leur alignement avec un monde bas carbone », dit César Dugast.

Bref, il faudrait insuffler du social et du politique dans un exercice conçu, jusqu’ici, comme un protocole d’ingénieurs. L’urgence est grande, car l’empreinte carbone individuelle ne reflète pas le pouvoir d’agir, très inégal, des catégories sociales pour changer leurs comportements. « On voit qu’elle a été pensée en s’arrimant au mode de vie des classes moyennes et supérieures, » analyse le sociologue Maël Ginsburger. Elle fonctionne comme si chacun pouvait choisir ses pratiques de consommation. Or, ce n’est jamais complètement le cas, encore moins pour les plus modestes. Le chercheur propose l’indice de cumul des contraintes sur la décarbonation (ICD) pour évaluer non seulement l’ampleur des émissions, mais aussi les marges de manœuvre disponibles. Car il est impossible de « décarboner » ses transports en périurbain sans véhicule, ou de modifier son alimentation sans dépendre des dons alimentaires.

« Cela participe au sentiment d’exclusion des classes populaires vis-à-vis du discours écologique, poursuit Maël Ginsburger. Celles-ci, qui subissent en premier lieu les conséquences des crises écologiques, peuvent culpabiliser de ne pas pouvoir se conformer aux normes promues par la société, le discours médiatique : rouler à vélo ou en voiture électriques, manger bio… » Et cela alors qu’elles ont la plus faible empreinte carbone, qu’elles consomment moins, qu’elles neprennent pas l’avion… et sont donc bien plus « vertueuses » sur un plan écologique qu’on ne le présente et le valorise !

C’est tout l’enjeu d’une transition juste, à l’heure où les inégalités d’émissions au sein des pays sont devenues plus importantes que les inégalités entre pays : distinguer les émissions de « subsistance » — nécessaires à la vie des gens — des émissions « de luxe », tant « l’empreinte carbone résulte, selon les groupes sociaux, de pratiques plus ou moins liées à la satisfaction de besoins essentiels », résume Ma& Ginsburger.

Vingt ans après, l’empreinte des « gloutons du carbone » désigne les ultrariches responsables d’émissions excessives, comme le souligne Sébastien Mabile dans Justice climatique. Pour une nouvelle lutte des classes. Chaque membre du 1% le plus riche émet autant de gaz à effet de serre qu’un Français moyen en un an, dix fois plus que les 1% les plus pauvres. Le défi essentiel est d’empêcher ces ultrariches de consommer la majeure partie des ressources et de menacer le reste de l’humanité.

BP était toujours, en 2019, sixième au classement mondial des multinationales rejetant le plus de CO2.


Synthèse article d’après Weronika Zarachowicz. Télérama. N° 3922. 12/03/2025


Une réflexion sur “Parlons du BC…

  1. bernarddominik 14/03/2025 / 8h15

    Un calcul discutable car il compte au débit de BP Total etc les hydrocarbures extraits du sous-sol et au débit des automobilistes les hydrocarbures consommés. C’est tout de même bizarre. D’autre part la terre se portait nettement mieux en terme de végétation quand il y avait plus de CO2 dans l’atmosphère. Sans CO2 la terre serait un désert.

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