Notre épouvantable climat linguistique

Comment résister au langage brouillon, désinhibé, masculiniste et guerrier qui est en train d’infecter les discours ?


La vulgarité ne date certes pas d’hier, mais cette manière qu’elle a de prendre le pouvoir en l’affirmant — c’est-à-dire en utilisant l’arme de l’intimidation — est inquiétante.

On le sait, les nazis avaient modifié la langue allemande en lui appliquant des tournures coercitives qui déformaient l’inconscient collectif. L’implantation de cette novlangue à l’intérieur de l’Allemand renforçait leur influence politique : la langue est un instrument d’acclimatation, et les pires infamies passent d’abord par la parole.
C’est parce qu’on s’exprime de manière criminelle que des crimes se produisent : ils se croient permis. D’Hanouna à Trump, le climat linguistique actuel ne fait pas que se dégrader : il s’organise pour nous étouffer sous l’invective permanente, laquelle appellera bientôt au lynchage, à la mise à mort, à la déportation.

Je lis actuellement un livre exceptionnel, Les Enfants de Nobodaddy, d’Arno Schmidt (éd. Tristram), où justement une langue s’invente pour défier l’ignominie linguistique dominante, en l’occurrence la langue nazie.

Ce que raconte Arno Schmidt (1914-1979) à travers tes trois volumes fulgurants qui composent ce grand livre, Scènes de la vie d’un faune (1953), Brand’s Haide (1951) et Miroirs noirs (1951), c’est comment l’irréductible t’emporte sur l’emprise. De l’époque nazie à un futur apocalyptique, en passant par l’après-guerre, il s’agit d’un déserteur, puis d’un prisonnier de guerre, enfin d’un survivant de la catastrophe, c’est-à-dire, à chaque fois, d’un refusant : il s’isole dans un cabanon à outils et depuis sa solitude exaltée, têtue, radicale, reprend vie en dépit de la bêtise nazie et de la folle connerie des hommes.

C’est de l’allemand hirsute et survolté, étonnamment léger, musical, burlesque, chargé de sarcasmes et de soudains éclats d’élégies, qui dynamite l’idiome germanique. C’est traduit de manière sidérante par Nicole Taubes et Claude Riehl.
C’est préfacé magnifiquement par notre amie Marie Darrieussecq.

C’est écrit comme une partition dans laquelle chaque paragraphe débute par un fragment en italique qui relance le concert. Ça grince des dents, ça ricane. C’est beau comme les impacts d’une mitraille d’intelligence sur nos neurones : « Finalement, ceux qui commandent ce sont toujours les pires, c’est-à-dire : les supérieurs, les chefs, les directeurs, les présidents, les généraux, les ministres, les chanceliers. Un type bien aurait honte d’être un supérieur ! »


Yannick Haenel. Charlie Hebdo 19/03/2025


Une réflexion sur “Notre épouvantable climat linguistique

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.