D’étranges listes de mots circulent depuis quelques semaines : « genre », « avortement », « diversité », « femme », « militant », « handicap », « personnes âgées », « Amérindien », « crise climatique », « défavorisé », « multiculturel », « obésité », « Noir », « golfe du Mexique »…
Ces termes et ce qu’ils représentent sont les mots interdits de l’Amérique de Donald Trump.
Purgés des documents gouvernementaux, bannis des programmes recevant des subventions fédérales, excommuniés de la recherche scientifique. Des termes relatifs à la diversité, l’équité et l’inclusion — les « programmes radicaux et inutiles » contre lesquels le président à mèche blonde a signé un décret le jour de son investiture -, mais aussi au changement climatique, aux vaccins et à une foule d’autres sujets.
PEN America, l’organisation de défense de la liberté d’expression des écrivains, en a recensé plus de deux cent cinquante qui ne seraient plus considérés comme acceptables par le gouvernement américain. Des médias comme le « New York Times » ont également établi des inventaires tout aussi surréalistes.
Ce n’est pas la première administration à imposer son vocabulaire : Joe Biden avait fait adopter l’expression « personnes qui accouchent » plutôt que « mères » dans les textes officiels pour y inclure les transgenres. Mais jamais on n’avait vu de tels répertoires de mots tabous. Dans cette nouvelle Amérique, le gouvernement pourra donc financer un projet destiné aux hommes, mais pas aux femmes, aux Blancs, mais pas aux Noirs, aux maigres, mais pas aux obèses ? Bienvenue au royaume de l’absurde.
Des intrus tragiquement comiques se sont d’ailleurs glissés dans ces listes, comme le Boeing B-29 Enola Gay qui avait lâché la bombe atomique sur Hiroshima, dommage collatéral de l’algorithme ayant traqué dans les bases de données du ministère de la Défense toute trace évoquant de près ou de loin des LGBTQ+.
La Maison-Blanche prétend pourtant n’avoir jamais transmis de mots interdits et avoir laissé aux agences fédérales le soin d’interpréter ses décrets. Mais elle a créé un climat qui favorise une autocensure généralisée. Le sort réservé à l’Associated Press, que Trump a chassée des événements présidentiels pour avoir refusé de remplacer l’appellation « golfe du Mexique » par « golfe d’Amérique » dans ses dépêches, a servi d’avertissement. « Si mon service existe encore, alors que je travaille sur des programmes humanitaires, c’est peut-être parce qu’on a purgé avec zèle nos rapports de tout langage situé dans la ligne de mire de Trump », nous a confié une fonctionnaire fédérale.
De peur de fâcher son premier contributeur, la Banque mondiale a envoyé une circulaire à ses employés leur annonçant que la priorité n’était plus au « changement climatique » mais à « l’emploi ». Et les scientifiques font de la gymnastique linguistique pour contourner les termes honnis dans l’espoir de sauvegarder leurs subventions.
Le but recherché ? Contrôler, comme dans les pires dictatures, ce que les Américains pensent et disent. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. (..) Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? », expliquait Syme, philologue au ministère de la Vérité, dans « 1984 » de George Orwell.
Voilà ce scénario dystopique appliqué à l’Amérique par une administration qui prétend défendre la liberté d’expression, alors qu’elle piétine comme jamais le premier amendement de la Constitution.
Sarah Halifa-Legrand. Le Nouvel Obs n° 3157. 27/03/2025
En France aussi nous avons des mots interdits noir nègre handicapé… Trump c’est l’image de la culture wok à l’envers vers laquelle il nous renvoie. C’est le retour du boomerang. Les excès sont à l’origine des excès inversés. J’ai entendu des chercheurs américains se plaindre, mais ils confondent science et philosophie.