Quand la plupart de ses confrères s’intéressent aux conflits ou aux drames, Alain Corbin, lui, se passionne pour les plaisirs et les sensations. Il dresse, par exemple, l’histoire des odeurs dans Le Miasme et la Jonquille (éd. Flammarion). Ou celle du paysage sonore avec Les Cloches de la terre (éd. Flammarion) et Histoire du silence (éd. Albin Michel).
Plus généralement, c’est une multitude de petits plaisirs quotidiens qu’il explore dans La Fraîcheur de l’herbe (éd. Fayard), Histoire du repos (éd. Plon) et, évidemment, dans son dernier livre, Histoire de la joie (éd. Fayard). Tous ces travaux originaux lui ont valu la qualification d’« historien du sensible ».
Ajoutons que cet homme, qui a récemment fêté ses 89 ans, embrasse trois siècles, ce qui, pour un historien, est un bel atout. Enfant, il a côtoyé des contemporains d’Émile Zola, il a ensuite traversé le XXe siècle, et découvre aujourd’hui l’intelligence artificielle.
- Charlie Hebdo : La plupart des historiens travaillent sur des sujets graves. Vous avez, au contraire, étudié les plaisirs. Pourquoi ce genre de thèmes n’a-t-il pas davantage été exploré par vos confrères ?
Alain Corbin : Les historiens sont généralement tournés vers le malheur. J’écris depuis plus de cinquante ans, et quand j’ai mené mes premiers travaux sur la sexualité et la prostitution, cela faisait sourire les collègues. Car pour eux, il était seulement permis d’étudier des thèmes graves, comme la misère dans les hôpitaux. L’histoire des plaisirs était en quelque sorte taboue. Il y avait déjà tant d’historiens de la misère que j’ai décidé d’être un historien du plaisir.
- Qu’est-ce que l’étude des plaisirs et des sensations raconte d’une époque ?
Cela permet de comprendre comment des choses qu’on pourrait croire immuables ne le sont pas. Prenons par exemple les bains de mer. Jusqu’au XVIIIe siècle, on n’allait pas au bord de la mer pour l’agrément. On y allait éventuellement pour se soigner, mais jamais pour le loisir comme maintenant. Les premiers bains hédoniques n’apparaissent que dans la seconde moitié du XIXe siècle. Plus généralement, tous les plaisirs étaient différents. On ne goûtait pas et on ne humait pas de la même façon à la Renaissance qu’aujourd’hui. Même le plaisir sexuel n’était pas le même.
- En quoi le plaisir sexuel était-il différent dans les siècles passés ?
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, on s’imaginait que la femme émettait, ou plutôt on disait qu’elle « foutait », une semence comme l’homme Mais on voyait ça comme une sorte de crise d’épilepsie, et on ne parlait pas du tout de l’orgasme féminin. Ce n’est qu’aux environs de 1850 qu’on a commencé à s’intéresser au clitoris.
- Vous avez beaucoup étudié les odeurs dans votre ouvrage Le Miasme et la Jonquille. Vous en soulignez les aspects sociaux, et écrivez notamment que « décrotter le pauvre équivaut à l’assagir ; convaincre le bourgeois de se laver, c’est le préparer à l’exercice des vertus de sa classe ». De plus, vous n’hésitez pas à employer le mot « merde », ce qui n’est pas très fréquent dans un livre d’histoire. Peut-on parler d’une « politique de la merde » ?
Quand j’emploie le mot « merde », c’est une façon de me libérer des codes de mes collègues. Il est vrai qu’il y a toujours un aspect politique et social dans les sensations. Pendant longtemps, les villes étaient envahies d’une puanteur permanente.
Les toilettes anglaises, c’est-à-dire celles qu’on utilise aujourd’hui, ont été inventées au XVIIIe siècle pour les riches. Pour les pauvres, il y avait seulement ce qu’on appelait des « lieux d’aisances », constitués d’une planche avec un trou. La lutte contre la merde s’est développée à partir du XIXe siècle. Les classes aisées tenaient à se distinguer du peuple, qui avait l’injonction de ne plus émettre d’odeurs.
Cela s’est aussi accompagné d’une évolution du langage : on s’est mis à utiliser des mots moins nauséabonds pour évoquer l’excrément. On peut parler d’une gestion bourgeoise de l’odorat. En mai 1968, certains jeunes ont pris le contrepied en se lavant moins, ce qui était pour eux une forme de rébellion.
- Votre Histoire du silence met en lumière les relations entre les rapports de classes et la gestion des bruits. Peut-on dire que notre rapport à l’environnement sonore est l’expression d’un pouvoir politique ?
Oui, car l’injonction de faire silence émane des classes dominantes. Au XIXe siècle, les rues étaient plus bruyantes que maintenant, avec les cris des marchands ambulants et les bruits de charrette… En plus de sentir mauvais, le peuple braillait. Quand les gens venaient se confesser, ils parlaient fort, et ceux qui attendaient leur tour à l’entrée du confessionnal entendaient les confessions des autres.
La bourgeoisie a imposé de parler bas, ce qui n’allait pas de soi. Mais même s’il y avait beaucoup de vacarme au XIXe siècle, il y avait aussi des gammes de silence qui sont plus rares à l’époque actuelle : silence à l’école, silence religieux… Aujourd’hui, nous sommes envahis par un flux incessant de paroles qui nous conduit à redouter le silence.
- Dans votre Histoire du repos, vous semblez regretter qu’on lui consacre moins de temps de nos jours qu’au cours des siècles passés. N’est-ce pas paradoxal, puisque la plupart des gens travaillent beaucoup moins qu’avant ?
C’est vrai qu’on travaille moins en durée, mais ce n’est pas le même type de travail. Auparavant, les artisans, forgerons, charrons, ébénistes, etc., pouvaient instiller du repos dans leur temps de travail. Ils avaient la possibilité de s’arrêter pour causer, écouter, puis se remettaient à l’ouvrage. Ils n’étaient pas obligés de travailler sans arrêt et n’avaient pas de contraintes, hormis la nécessité de faire un bon travail et de maintenir leur réputation. Tout cela a pris fin avec l’arrivée du travail industriel, à la fin du XIXe siècle. On peut dire qu’il y a un lien entre la perte du sens du repos et le recul des savoir-faire artisanaux. Et, dès lors, également avec la joie intime qu’ils suscitaient chez le travailleur.
- À ce propos, peut-on dire que les joies humaines n’ont rien d’universel, et qu’elles sont le produit de leur époque ?
J’ai surtout travaillé non sur les joies collectives, mais sur les joies intimes. Et il est vrai qu’il y a des changements considérables sur ce plan. Auparavant, il y avait des joies d’ordre religieux. On peut citer aussi la joie de la lecture, très importante jusqu’au XXe siècle, mais qui est maintenant en train de disparaître. En revanche, il y a eu l’apparition des joies de la nature.
C’est ce qu’a exprimé le philosophe et poète Henry David Thoreau dans son journal, qu’il a tenu jusqu’en 1861. Il s’est retiré au bord d’un lac pour apprécier des joies simples en s’extasiant devant de petites choses, comme la beauté d’un pommier, les chants des criquets ou les végétaux sauvages qui poussent en bordure des champs… De telles joies ont été fondamentales pour l’apparition de la pensée écologique.
- L’étude de l’histoire peut-elle aider à comprendre le présent ?
Il faut faire attention à cela et se méfier des récits qui transportent le présent dans le passé. Pour moi, l’histoire implique une distance temporelle. Il faut un dépaysement, car on fait un voyage dans le passé pour tenter de comprendre les gens d’une autre époque, qui sont différents de nous, sans les juger. Le danger est d’arriver chez eux avec nos préjugés. C’est pour ça que je suis contre les points d’exclamation dans les ouvrages d’histoire, car ils voudraient dire que les gens d’alors étaient bizarres.
- Est-ce pour de telles raisons que j’ai pu lire, dans d’autres interviews que vous avez accordés, que vous n’êtes pas d’accord avec certains jeunes historiens ?
En effet, je n’approuve pas les historiens qui font ce que j’appelle de l’« histoire au tribunal ». Par exemple, ceux qui veulent déboulonner les statues. Pour moi, c’est le signe d’une incompréhension. Vouloir déboulonner Colbert, cela signifie qu’on ne comprend pas Colbert. L’historien ne doit pas juger. De la même façon, je ne suis pas d’accord quand on débaptise les rues qui portent le nom de figures historiques contestées. Sauf s’il s’agit de personnages contemporains, par exemple l’abbé Pierre, là, c’est différent.
- Vous parlez souvent de « feuilletage » des connaissances, ou des ignorances, qu’entendez-vous par là ?
Ce sont les différences entre ce que connaissent et ignorent les humains à une même époque. Quand les paysans de mon enfance se rencontraient au bourg, ils savaient et ignoraient à peu près les mêmes choses. Du coup, il y avait beaucoup de compréhension, et ils pouvaient se parler. De nos jours, le feuilletage des connaissances est tel que les uns savent des choses que les autres ignorent absolument. Dès lors, il est plus difficile de trouver des connivences.
- Qu’est-ce qui vous énerve aujourd’hui ?
Tout !
Propos recueillis par Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 26/02/2025