Le pire étant que des lecteurs/auditeurs s’approprient les conneries diffusées sur X. Réseau au demeurant bien plus inquiétant que tout ce que l’on peut l’imaginer.
À l’automne 2022, quand Elon Musk a dépensé 44 milliards de dollars pour racheter le réseau social, personne n’imaginait que l’homme le plus riche de la planète se retrouverait propulsé « président non officiel » des États-Unis (l’expression est d’un certain Benyamin Netanyahou). […]
20 janvier 2025
Aujourd’hui, Trump prête serment. Elon Musk avait promis la présidence « la plus marrante » de l’histoire des États-Unis ; à la tribune, il l’inaugure par un salut nazi, après avoir passé la journée à envoyer des émojis en pagaille, qui rient aux éclats ou envoient des fusées sur Mars. […]
24 janvier
L’onglet « for you » (pour vous) de X, [aux] contenus toxiques, insultants ou menaçants ont augmenté de 49 % dans ce fil d’actualité. Ça fait beaucoup. Et personne n’illustre mieux les dégâts de l’infection que le patron lui-même, contaminé de bon cœur par son propre virus.
25 janvier
Sur X, je continue de lire que le code source de la plateforme est public. Une petite musique piégeuse qui consiste à faire croire que Musk est plus transparent que les anciens dirigeants. Certes, au moment du rachat, il a bien orchestré une savante opération de communication lors de laquelle il a publié un tout petit morceau de l’algorithme, sans aucune preuve que celui-ci soit encore d’actualité. Depuis cette date, il y a plus d’un an et demi, silence radio. À Bruxelles, où la Commission européenne vient d’ouvrir une enquête et réclame des éléments concrets, les fonctionnaires ne parlent plus que sous le sceau de l’anonymat par peur des représailles.
27 janvier
Méthodiquement harcelés, les scientifiques spécialistes du climat ont été les canaris dans la mine de charbon, quittant X dès 2023. Ils semblent avoir trouvé refuge sur Bluesky, nouvelle planète habitable. C’est en tout cas ce qu’indique une étude de la revue Nature : sur près de six mille chercheurs sondés, ils sont désormais 70 % à utiliser l’autre réseau social.
3 février
À Washington, Elon Musk met en branle son coup d’État technologique. Nommé comme promis à la tête d’un inédit Département de l’efficacité gouvernementale (Doge), il dépêche une armada d’anciens stagiaires à peine majeurs dans plusieurs agences fédérales. Fait installer – comme chez Twitter à l’époque – des lits pour qu’ils dorment sur place. Menace quiconque s’aviserait de dévoiler l’identité de ces putschistes tombés du nid. Donne à un gamin les clés du système de paiement du Trésor américain – dans la langue barbare de la programmation informatique, on appelle ça le « god mode », c’est-à-dire le mode Dieu, l’accès omniscient. […]
7 février
Chaque coup de canif du Doge, chaque décret de Trump, paraphé au marqueur indélébile noir, déclenche les hourras d’une foule numérique acquise à leur cause et animée par un puissant sentiment de vengeance. Il faut instiller la peur, accueillie à grands coups de « wow » et de « great ».
Russell Vought, le nationaliste chrétien nommé à la tête du bureau chargé d’aider la Maison-Blanche à préparer le budget, l’a formulé lui-même devant un think tank conservateur : « Nous voulons que les bureaucrates soient traumatisés. Lorsqu’ils se réveillent le matin, nous voulons qu’ils soient incapables d’aller travailler, parce qu’ils sont de plus en plus considérés comme les méchants. » […]
9 février
Inquiet, je repense aux quatorze critères d’Umberto Eco pour reconnaître le fascisme. Cette deuxième administration Trump coche toutes les cases. Elle exècre la culture, appauvrit le langage, déteste l’étranger, voit des complots partout. À cet égard, il faut lire et écouter attentivement J.D. Vance. Quand Trump est erratique, son vice-président est chirurgical. Lorsqu’il prend la parole à Paris, à Munich ou sur X, ce pur produit de la tech réactionnaire assume une fonction d’interprète, chargé de traduire en langage européen le cap politique de la Maison-Blanche.
Aujourd’hui, répondant aux premiers recours introduits pour contester l’assaut institutionnel du Doge, Vance vient de tweeter que « les juges ne sont pas autorisés à contrôler le pouvoir légitime de l’exécutif ». […]
10 février
J-13 avant les élections fédérales en Allemagne. Depuis de longues semaines, Musk fait campagne pour l’AfD, le parti d’extrême droite proche des milieux néonazis. Comme avec Trump lorsqu’il l’a rallié, le milliardaire en fait un enjeu civilisationnel de sauvegarde de la race blanche.
Début janvier, il a invité Alice Weidel, la candidate de l’Alternative für Deutschland à la chancellerie, pour une longue conversation publique sur X, à l’occasion de laquelle on a pu apprendre qu’Hitler était… communiste.
Depuis, un analyste en données, Florent Lefebvre, a identifié un gigantesque réseau de quarante-cinq mille comptes automatisés chargés de répandre la bonne parole du parti en postant jusqu’à mille fois (!) par jour. Et dire que Musk avait promis de faire la chasse aux bots…
12 février
Dans une scène soigneusement chorégraphiée et terriblement symbolique, Elon Musk, son fils sur les épaules, prend la parole depuis le bureau Ovale, reléguant un Donald Trump mutique au rang de spectateur. Le président bis en profite pour assurer que le Doge est « l’organisation la plus transparente [de l’histoire des États-Unis] » au motif… qu’il communique sur X. Où il appelle aussi à une délation toute maccarthyste pour identifier « gaspillage, fraude et abus ».
15 février
Après une partie de golf, Donald Trump paraphrase Napoléon sur son compte présidentiel : « Celui qui sauve sa patrie ne viole aucune loi. » […]
19 février
Un mois à peine après la prise de fonction de Trump, la décence est portée disparue. Le compte officiel de la Maison-Blanche publie de fausses couvertures de Time montrant le président américain en monarque et partage des vidéos d’expulsion de sans-papiers, chaînes aux pieds, « en ASMR », référence à ces formats populaires de sons apaisants. « Ça défonce », s’enthousiasme Elon Musk, après avoir réclamé la prison pour des journalistes de CNN. Dans les jours suivants, on le verra encore menacer les employés fédéraux américains de renvoi s’ils ne répondent pas à un mail comminatoire pour rendre compte de leur activité de la semaine.
Synthèse d’un article d’Olivier Tesquet. Télérama. N° 3921. 05/03/2025