Un imbroglio voulu…

… voulu oui, mais par qui et pourquoi ?

« Hier soir, nous l’avons bien compris, une nouvelle ère d’infamie a commencé. »

Après le chaos du bureau Ovale, vendredi dernier, les mots justes d’Annalena Baerbock, la ministre allemande des Affaires étrangères, ont remis un peu d’ordre dans nos têtes. La scène sidérante qui venait de se dérouler à Washington, entre Trump, Vance et Zelensky, n’était pas seulement violente, inédite, humiliante et vulgaire. Elle était infâme.
Dans une terrifiante tentative d’inversion du réel, nous avons vu, en direct, un chef d’État en résistance accusé d’être un agresseur belliqueux, un héros harcelé par deux mafieux imbus de leur puissance. Lundi, le président américain annonçait le gel de l’aide militaire des États-Unis à l’Ukraine.

Dont acte. Un nouvel ordre mondial est né, et l’Europe, comme frappée par un électrochoc, commence enfin à se ressaisir. Face à une oligarchie avide de deals ne bénéficiant qu’à elle-même, l’urgence est à la création d’une défense européenne, à même d’assurer notre autonomie stratégique. Non pas pour jouer à se faire peur, ni pour accélérer la marche à la guerre. Mais pour restaurer des capacités de dissuasion dont l’Amérique s’apprête à nous priver.

Y parvenir nécessitera des investissements colossaux — des centaines de milliards d’euros — , des emprunts partagés — comme l’Union européenne les avait initiés durant la pandémie de Covid — , la révision de nos règles budgétaires. Bref, la construction d’une économie de guerre, dont nous sommes loin et dont, en toute honnêteté, on se passerait bien. Les milliards investis dans notre défense ne le seront pas ailleurs, dans la lutte contre les inégalités ou le réchauffement climatique.

Mais au-delà des armes, ces derniers jours montrent la voie pour une diplomatie européenne forte et émancipée. Consciente de sa puissance, l’UE n’en défendra que mieux le droit, les libertés et la démocratie. En un mot, ses valeurs. Comme l’explique avec énergie Raphaël Glucksmann dans le dossier que nous consacrons cette semaine à ces questions, elle n’a pas d’autres choix, au regard de son histoire et alors que le continent se trouve grignoté par des forces nationales-populistes et prorusses.

A l’échelle nationale, un débat politique et stratégique exigeant doit s’ouvrir. Emmanuel Macron, qui reprend avec ardeur son rôle de diplomate, se démultiplie, de sommets en médias. Mais le fiasco de la rencontre Trump-Zelensky, à laquelle il avait semble-t-il œuvré, nous appelle à l’humilité. Quant à son camp, il a beau appeler à l’unité nationale, le message sonne creux, pour ne pas dire faux, dans une Assemblée à couteaux tirés et soumise à tous les aléas politiques.

Dans l’immédiat, le choc Trump réveille surtout les pacifistes à tout prix. D’un côté, Jean-Luc Mélenchon et le Parti communiste réitèrent leur vision d’un conflit présumément provoqué par l’Otan et les États-Unis. A l’opposé, le Rassemblement national, carburant au défaitisme et à l’affaiblissement de l’Europe, se montre incapable de se hisser à la hauteur du moment. À l’extrême droite n’a résonné durant plusieurs jours qu’un silence coupable : elle qui voulait — voudrait — diriger la France, se tait, lâchement, quand le monde bascule.

Il faut dire que Marine Le Pen cumule la triple tare de son soutien passé à Poutine, de sa clémence envers Trump et de son adhésion, au fond, à une bonne partie de son action — contre les agences indépendantes, les étrangers, le climat, les médias… Derrière le vide de ses appels à la paix, quand il faut au contraire exiger une paix durable et le moins injuste possible, elle valide, de fait, la loi des plus forts, contre les intérêts d’une Europe qu’elle exècre.

C’est l’occasion de rappeler que le RN siège, au Parle­ment européen, avec les troupes d’un autre « homme fort », le Hongrois Viktor Orbàn, seul dirigeant européen à avoir remercié Trump d’avoir « courageusement défendu la paix ». Une ligne intenable en France, où l’opinion publique — et c’est réconfortant — se montre toujours fortement solidaire du peuple ukrainien. La politique étrangère, dit-on, n’a jamais fait un scrutin national.
Mais ça, peut-être, c’était le monde d’avant.


Flore Thomasset. Le Nouvel Obs. N° 3154. 06/03/2025


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