De nouvelles habitudes s’installent à BFMTV.
Maxime Switek, le nouveau présentateur du 20 heures, a pris les siennes début 2025, délaissant la case du matin. Tous les jours, à 13h30, le journaliste rassemble ses troupes pour préparer le nouveau grand rendez-vous de la chaîne d’information. En cette fin de janvier, il cale l’édition du soir.
Autour de la large table en verre : Julia Delage, directrice adjointe de la rédaction, Sarah Camus, rédactrice en chef du JT, trois journalistes, une cheffe d’édition et un « producer » en charge de trouver les invités. Pas un regard sur le mur central où des écrans diffusent en boucle les chaînes concurrentes (CNews, LCI et France Info TV).
Les sujets ne manquent pas : les premiers pas de Donald Trump, la hausse du carburant, l’exposition des fleuristes aux pesticides… Entre les reportages, duplex, éditos et coupures pub, la composition du sommaire tourne au casse-tête.
« C’est la tranche la plus dense et la plus excitante que j’aie faite », s’enthousiasme Maxime Switek qui, depuis 2020, a officié le soir (22h-minuit) et sur la tranche 9h-12h. Il joue désormais les pionniers de service en incarnant le premier 20 heures d’une chaîne d’info, du lundi au jeudi — la journaliste Alice Darfeuille prend le relais le week-end.
« C’est quand même génial de pouvoir essayer de titiller des JT qui ont cinquante ans d’avance sur nous », explique l’ex-chroniqueur de « C à vous » (période Anne-Sophie Lapix), désormais sa concurrente. « C’est une amie, on s’est un peu taquinés par messages avant ma première ».
Pour l’instant, ils ne jouent pas dans la même cour. Son JT rassemble en moyenne deux cent vingt mille téléspectateurs chaque soir pendant que celui de France 2 en capte trois millions et demi à quatre millions, et TF1 plus de cinq millions.
Peu importe, ce nouveau rendez-vous doit symboliser le changement de cap éditorial de la chaîne : « L’idée est de revenir à ce qui est l’ADN de BFMTV : l’info, l’image, le direct », résume Fabien Namias, le directeur général qui a succédé en octobre à Marc-Olivier Fogiel. Ce journaliste chevronné, passé par France Télévisions et la direction d’Europe 1, est surtout à l’origine de la bascule internationale prise par LCI, dont il a été le directeur général délégué de 2018 à 2024.
Un autre défi l’attend désormais : « Je suis venu participer à la reconquête qu’entreprend BFMTV ». Son objectif ? Regagner la place de leader chipée par CNews.
Premier chantier : remettre la rédaction et l’information au centre de la ligne éditoriale. « La direction a annoncé qu’elle voulait en finir avec les « toutologues », ces éditorialistes qui commentaient tout type de sujet », confie un reporter.
Pour contrer l’ascension de CNews, l’ancienne direction a souvent misé sur de longs plateaux débats exploitant régulièrement, et en édition spéciale, de nombreux faits divers. Un glissement mal vécu en interne, tout comme le déséquilibre des plateaux, penchant toujours plus à droite. Avec en point d’orgue les recrutements, l’été dernier, d’Éric Brunet, connu pour ses sympathies droitières, et du directeur général du Figaro, Yves Thréard. Leurs émissions ont été stoppées net fin novembre, après trois mois d’existence.
La première décision forte de la direction, qui martèle son nouveau message : « Plus de reportages, de décryptages, d’expertises, et moins de bla-bla », résume Camille Langlade, qui dirige la rédaction depuis novembre. La nomination de cette journaliste maison et reconnue (ancienne cheffe du service politique et patronne des antennes locales BFM Régions) est aussi un signal rassurant envoyé à la rédaction. « Si l’intention de s’écarter du clash et du buzz pour se concentrer sur l’info est bien accueillie, nous veillerons à ce qu’elle ne soit pas abandonnée si les audiences ne devaient pas être au rendez-vous », prévient toutefois la société des journalistes de la chaîne (SDJ).
Le deuxième axe de la reconquête ? L’audience. Depuis mai, BFMTV, qui revendique douze millions et demi de téléspectateurs quotidiens, est régulièrement devancée par CNews, au grand dam de Rodolphe Saadé.
Le patron de la compagnie maritime CMA CGM, qui a déboursé en mars 1,5 milliard d’euros pour s’offrir la chaîne, n’entend pas jouer les seconds rôles. « Comme tout actionnaire, il souhaite avoir des résultats. Si impatience il y a, c’est une impatience de la réussite », avance dans Le Figaro Nicolas de Tavernost, PDG de RMC-BFM et vice-président de CMA Media (La Tribune, La Provence, Corse matin, RMC).
Mais sur sa route, il y a une autre difficulté : la nouvelle numérotation. À partir du 6 juin, la chaîne basculera sur le canal 13, en tête du bloc info de la télécommande devant CNews, LCI et France Info TV. « Un hold-up » pour la direction, qui prévoit un effritement de l’audience de l’ordre de 16 %.
Pas de temps ni d’argent à perdre pour Rodolphe Saadé, qui a aussi montré qu’il savait trancher dans le vif. Fin décembre, le groupe a annoncé la fermeture prochaine de BFMTV Île-de-France, coupable de se traîner un déficit de 2 à 3 millions d’euros chaque année depuis son lancement, en 2016. Un patron pressé, directif, réputé proche d’Emmanuel Macron, qui pourrait aussi être tenté d’imposer sa marque ou ses sujets.
À l’image du dernier épisode en date, révélé par le site spécialisé La Lettre : une vidéo sur Instagram relayant une enquête de BFM Business consacrée aux mauvais résultats de la marque Tiffany (qui appartient au groupe LVMH), dirigée par Alexandre Arnault, a été supprimée après un appel du père, Bernard. « Cet interventionnisme n’est pas tolérable et contraire aux principes fondamentaux d’un journalisme indépendant », se sont insurgées dans un communiqué commun les SDJ du groupe RMC BFM. Des représentants qui attendent toujours par ailleurs la validation de la charte d’indépendance de la rédaction.
C’est dans cette ambiance tendue que la nouvelle grille s’organise en pleine saison. Outre le JT du 20 heures, la chaîne a lancé, le 3 février, Parlons Info (10h à 12h), incarné par Julie Hammett, entourrée de chroniqueurs (dont Roselyne Bachelot, Henri Guaino et Ségolène Royal). Juste après Apolline de 9 à 10, une « émission d’humeur » lancée en janvier où Apolline de Malherbe passe l’actualité en revue avec deux éditorialistes. On ne se refait pas complètement. « La grille peut encore changer d’ici à l’été », prévient Fabien Namias.
Le grand chamboulement va devoir attendre, faute d’effectifs suffisants. L’ouverture de la clause de cession a provoqué une quarantaine de départs à combler.
Les recrues arrivent au compte-gouttes. Mais en coulisses, les tractations ont débuté. « On ne s’interdit pas d’attirer quelques journalistes confirmés », confie Fabien Namias De quoi alimenter les rumeurs du mercato, la plus folle annonçant l’arrivée… d’Anne-Sophie Lapix. Une nouvelle ère s’annonce, non sans pression.
Pas de quoi entamer le moral de Maxime Switek, concentré sur son « 20 heures » : « On a une bataille à mener et il va falloir aller chercher chaque téléspectateur avec les dents. »
Extraits d’un article signé Etienne Labrunie. Télérama N° 3918.12/02/2025