… antisémitisme fiévreux ou homophobie maladive…
Tous les discours ont leur place dans le débat démocratique aux États-Unis.
Clarence Brandenburg est un type sympa. C’est du moins ce qu’on raconte, au début des années 1960, dans le comté d’Hamilton, aux confins de l’Ohio. Qui pourrait se douter que cet affable propriétaire d’un atelier de réparation de téléviseurs — 48 balais au compteur — passe ses nuits dehors, capirote sur la tête, à enflammer de gigantesques crucifix en bois ? Jusqu’ici, pas grand monde, mais, en cet été 1964, le baron local du Ku Klux Klan a un message à faire passer à l’Amérique.
Alors, il contacte la presse. Une chaîne de télévision de Cincinnati qui pourra, exceptionnellement, couvrir son rassemblement de petits Blancs suprémacistes. Face caméra, Brandenburg prône la séparation des « races » : « les nègres […] en Afrique, les Juifs […] en Israël », sans quoi ses sbires pourraient exercer une « vengeance » sanglante. Il annonce également la possibilité d’une marche sur le Congrès — d’ici à quelques semaines — si les institutions du pays ne cessent pas de « réprimer la race blanche et caucasienne ».
« Coupable », martèleront les juges. Coupable « de prôner… le devoir, la nécessité ou la convenance du crime, du sabotage, de la violence ou des méthodes illégales de terrorisme comme moyens d’accomplir une réforme industrielle ou politique ». Coupable « de s’associer volontairement avec une société, un groupe ou une assemblée de personnes formées pour enseigner ou défendre les doctrines du syndicalisme criminel ». Et que Dieu bénisse l’Amérique.
Seulement voilà, au sommet de la pyramide judiciaire du pays, il y a neuf juges garants du respect de la Constitution. Et ces neuf vieillards, siégeant à la Cour suprême, estiment alors que la loi de l’Ohio a violé la liberté d’expression de ce bon vieux Clarence Brandenburg : « La liberté d’expression et la liberté de la presse ne permettent pas à un État d’interdire ou de proscrire la promotion du recours à la force ou de la violation de la loi, sauf si cette promotion est dirigée vers l’incitation ou la production d’une activité illégale imminente, et est susceptible d’inciter ou de produire une telle action. »
Une interprétation libérale du premier amendement à la Constitution des États-Unis, qui assure que « le Congrès n’adoptera aucune loi […] pour limiter la liberté d’expression ou de la presse ». Désormais connue sous le nom de « test de Brandenburg », cette jurisprudence stable fixe les — très larges — limites imposées aux discours incendiaires, même prônant une action illégale. Ainsi, au pays de l’Oncle Sam, on peut tout à fait crier « Mort aux Juifs ! Tuez-les tous ! », sauf devant une foule enragée, couteau entre les dents, qui ferait le pied de grue devant une synagogue. Rassurant.
La presse ne ment jamais
Et la liberté d’expression des journalistes ? N’allez pas nous dire que ceux qui noircissent les pages des plus célèbres gazettes des États-Unis peuvent écrire absolument tout ce qu’ils veulent… Prenez le New York Times, qui a renoncé définitivement, en juin 2019, à publier des dessins politiques dans ses colonnes, après la parution d’un croquis qui a suscité la polémique. La loi doit bien y être pour quelque chose.
Que nenni, outre-Atlantique, la recette de la censure est beaucoup plus simple : il suffit d’ajouter un zeste de lâcheté à deux cuillerées à soupe de pression sociétale pour que les hérauts du progressisme ferment leur bouche. Des journalistes de combat, assurément, que la Cour suprême a pourtant autorisés, par cet arrêt de 1964, à dire à peu près tout et n’importe quoi.
Rembobinons jusqu’au début des sixties. Un pasteur chrétien baptiste de 34 ans, militant non violent afro-américain, n’a pas encore annoncé à une foule marchant sur Washington qu’il avait « fait un rêve ». En attendant le grand soir, le Comité de défense de Martin Luther King, qui lutte pour la liberté dans le Sud, publie un tract politique dans les pages publicitaires du premier quotidien new-yorkais.
L’annonce se veut agressive, décrivant notamment comment les cow-boys des commissariats de Montgomery, en Alabama, bafouent les droits civiques les plus élémentaires de citoyens afro-américains. Problème : en première instance, la Cour suprême de l’Alabama indique qu’un certain nombre des affirmations de l’annonce sont fausses. La police n’aurait pas, contrairement à ce qui était indiqué, « cadenassé » les portes d’une université locale pour réprimer une manifestation.
« On pouvait déduire de la publication de l’annonce une réelle malveillance, parce que le New York Times n’a procédé à aucune vérification des faits dont il était question dans l’annonce », statuera la Cour suprême de l’Alabama, confirmant la condamnation du journal en première instance et en appel. Une décision retoquée un cran au-dessus par la Cour suprême des États-Unis.
Les vieux sages affirment que l’agent public qui se dit victime de diffamation doit prouver que le journal qui a publié un article savait que ce qu’il écrivait était fallacieux. « C’est une jurisprudence célébrissime, encore en vigueur aujourd’hui, et beaucoup de gens voudraient revenir dessus, explique Vincent Michelot, professeur d’histoire politique des États-Unis à Sciences Po Lyon.
Car comprenons-nous bien : il faut pouvoir démontrer qu’au moment de mettre sous presse le rédacteur en chef savait que ce qui était écrit était faux, mensonger, mais ce n’est même pas suffisant, il faut aussi qu’il ait eu l’intention de nuire ». » Et pour prouver qu’un journal a menti sciemment dans le but de faire du mal, accrochez-vous.
Tais-toi et frappe
Si les années 1970 marquent un tournant vers une vision absolutiste de la liberté d’expression, accompagnant la libéralisation des moeurs, notamment sexuelles, et l’opposition frontale d’une partie de la jeunesse à la guerre du Vietnam, la Cour suprême a aussi pu s’arranger avec le sacro-saint premier amendement par le passé. « On peut expliquer ces restrictions par le contexte historique, qui injectait de l’insécurité, je pense notamment aux plaidoyers pendant la « peur rouge » qui a entouré la Première Guerre mondiale et les années 1950, mais aussi à la période qui a suivi le 11 Septembre », analyse Laura E. Little, professeure de droit à la Temple University de Philadelphie.
Ainsi, à l’heure où nos poilus découvraient les joies du gaz moutarde, le Congrès américain adoptait, en 1917, une loi sur l’espionnage. « La Cour suprême des États-Unis va s’en servir pour prendre les mesures les plus restrictives en matière de liberté d’expression, notamment pour contrer les manifestations des anarchistes, des communistes et même des socialistes qui s’opposaient à une participation du pays à la Première Guerre mondiale », détaille Vincent Michelot. Pour cette gauche, rejoindre le conflit, c’était surtout soutenir Ford, qui rêvait de refourguer ses bagnoles à tous les ploucs du Vieux Continent.
Alors on tracte, massivement, et on exhorte le public à désobéir à la conscription. La condamnation du socialiste Charles Schenck, qui sera accusé de « complot visant à provoquer l’insubordination dans l’armée et à entraver le recrutement », donnera le ton. Une condamnation validée par la Cour suprême, en 1919, qui estimait alors que les tribunaux devaient davantage de déférence au gouvernement en temps de guerre, même lorsque des droits constitutionnels étaient enjeu, énonçant pour la première fois la doctrine du « danger clair et immédiat ». « Le fait de savoir que, en appelant à la désertion, on représente un « danger clair et immédiat » a ouvert la porte à des restrictions qui peuvent être extrêmement fortes », analyse Vincent Michelot. Fermez-la : intérêt supérieur de l’État.
La main invisible
Paradoxalement, aujourd’hui, « c’est plutôt à gauche que certains voudraient encadrer davantage la liberté d’expression, constate Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine, spécialiste des États-Unis et auteur des Mots de Trump (éd. Dalloz). Notamment pour protéger les minorités contre les discours de haine portés par l’extrême droite, même si la droite conservatrice, en Floride par exemple, continue aussi de tenter de retirer des bibliothèques des universités publiques certains ouvrages, comme Fahrenheit 451 [une dystopie où les pompiers ont pour mission de brûler des livres, justement, ndlr] ».
Mais les idées, aux yeux des Américains, plus entrepreneurs que philosophes, sont un marché comme un autre. « Le marché des idées, c’est devenu quelque chose que l’on entend partout : qu’il faudrait laisser toutes les idées publiques, que les gens sont assez intelligents pour faire leur choix et que les idées qui survivront seront forcément les bonnes », indique le chercheur.
La fameuse autorégulation du marché par la main invisible du philosophe et économiste Adam Smith. « À première vue, ça paraît plutôt pas mal, la liberté de choisir, mais ce n’est qu’une illusion. Les réseaux sociaux en sont un très bon exemple : certaines informations, parfois fausses, vous sont proposées, d’autres sont écartées. Où est le choix ? » interroge-t-il.
On serait bien tenté de leur parler, à nos oncles d’Amérique, de quelques-unes de nos trouvailles : la loi Gayssot, qui interdit notamment de nier l’existence des chambres à gaz, ou la loi Évin, qui a sorti de nos imaginaires l’idée que calciner 25 Marlboro par jour nous faisait ressembler à des cow-boys. Mais à quoi bon ? La dernière fois que la France a envoyé des idées outre-Atlantique, c’était le « déconstructionnisme » de Derrida. Mais ils en ont fait Judith Butler…
Yovan Simovic. Charlie Hebdo. 22/01/2025