Pour être aux côtés de Gisèle Pelicot, pour que cesse l’impunité du viol, qu’il soit d’« opportunité » ou non, pour que ça change, Yannick Haenel a assisté à des audiences du procès des viols de Mazan. Il nous livre son analyse de cette plongée dans l’horreur.
Je redoutais d’assister au procès des viols de Mazan, mais je me disais : il le faut, c’est la chose à faire. Il faut y aller, au moins un jour, c’est important, il faut y être, ne serait-ce que par solidarité avec Gisèle Pelicot, comme ces dizaines de personnes qui font la queue chaque matin pour entrer dans le tribunal judiciaire d’Avignon et qui tiennent à lui témoigner leur reconnaissance pour avoir brisé courageusement le huis clos de ce procès et l’avoir ouvert à la société afin que tous nous y prenions part.
Oui, il faut écouter, endurer ces horreurs, se rendre disponible à leur pénible élucidation, à leur opacité dégueulasse, car même le pire, et peut-être surtout le pire, même l’ignominie des sales abîmes sexuels, appartient à l’humanité, et en acceptant de bousculer notre confort intellectuel, nous rendrons peut-être possible la transmission de quelque chose, une idée, une prise de conscience, lesquelles, selon le souhait de Gisèle Pelicot, participeront à changer la société.
J’y suis donc allé à mon tour, après mes collègues de Charlie Hebdo, et ce que j’ai entendu pendant trois jours, en me bouleversant, m’a beaucoup fait réfléchir.
Comment un homme peut-il se retrouver à pénétrer le corps d’une femme endormie qu’il ne connaît pas ? Comment peut-il être capable d’enfoncer son organe sexuel dans le corps d’une femme sédatée ?
Dans les débats passionnants qui agitent les médias à propos de ces viols, on généralise beau-colt, sur la masculinité : les hommes seraient tous des violeurs en puissance. C’est pourquoi il est bon d’aller écouter les accusés au tribunal d’Avignon, et d’endurer leurs insupportables confessions, car on se rend compte alors qu’ils ne sont pas du tout des messieurs Tout-le-Monde. Ils ne sont pas tous les hommes. Ils sont devenus des violeurs, ils se sont rétrouvés capables, un soir, et pour certains plusieurs fois, de pénétrer le corps d’une femme sans réaction parce qu’il y a quelque chose en eux qui ne va pas, précisément parce qu’ils ne sont pas comme la plupart des hommes. Ce quelque chose en eux qui ne va pas ne les rend pas irresponsables, au contraire : c’est ce qui les conduit, parfois sciemment, parfois à leur insu, au crime.
Il y a ceux qui, parmi eux, sont de dangereux pervers, des déviants majeurs, comme le maître d’oeuvre de cette sinistre mise à mort collective d’une femme (car un viol est bel et bien une mise à mort symbolique) : en l’occurrence le mari de Gisèle Pelicot, incarnation absolue de la domination masculine, dont l’esprit, clivé jusqu’à l’abomination la plus démoniaque, lui permettait à la fois de faire exterminer sexuellement sa femme le soir par ses complices recrutés sur un site Internet et de l’accompagner amoureusement chez le médecin dans la journée (car à force d’être violée continuellement, elle n’allait logiquement plus bien du tout.
J’ai remarqué que contrairement à ce qu’on croit, les prédateurs cherchent dans le miroir de leur infamie des connivences qui rétribuent doublement leur jouissance, autrement dit ils se cherchent des assistants. Il yen avait au moins un, Cédric G. Dont j’ai pu entendre l’interrogatoire. J’en ai parléen détaildans l’une des trois chroniques que j’ai publiées sur le site de Charlie. Je ne vais pas me répéter, juste redire qu’il voit froidement le sexe comme un « exécutoire » : il voulait dire « exutoire », mais son lapsus dit tout sur l’usage que cet homme a de la sexualité, à la fois effectuation et mise à mort. Dans les deux cas, l’autre n’existe pas. Pour un homme comme lui, le sexe avec l’autre relève ainsi toujours d’un viol, symbolique ou réel.
Et puis il y a quelques « pauvres types », j’emploie cette expression sans mépris, mais au contraire en ayant presque envie de m’apitoyer sur eux. Mais je ne m’apitoie pas : s’il y a une victime, c’est Gisèle Pelicot.
J’ai entendu plusieurs d’entre eux : violés, battus, ils reproduisent des schémas de violence qu’ils n’ont cessé de subir et qu’ils propagent à leur tour sans parfois même en avoir conscience. Par faiblesse, par connerie, par honte et dissimulation.
La Rochefoucauld n’a-t-il pas écrit : « Les personnes faibles ne peuvent être sincères » ? Ce sont des malheureux, leur vie affective, sociale, sexuelle est misérable, mais cette misère n’excuse pas leur crime : au contraire, elle y conduit.
Ceux-là, Pelicot les a instrumentalisés pour son plaisir. Les pervers ont la maîtrise sur les faibles, c’est connu : ils profitent des êtres en lesquels ils ont reconnu une tendance à la destruction pour leur faire exécuter ce qu’ils n’oseraient pas faire d’eux-mêmes. Les témoignages sont clàirs : Pelicot dirigeait les opérations, il orchestrait les viols de sa femme, intimidant au besoin ses recrues, leur montrant quoi faire, et parfois même faisant d’eux ses proies sexuelles : « Il m’a mis sa queue dans la bouche », dit l’un d’eux, avec un horrible sens de la clarté.
Ces « pauvres types » ne sont pas les hommes ordinaires que voudraient nous présenter certaines tribunes intellectuelles qui laissent entendre que n’importe quel homme pourrait ainsi succomber à une pulsion de viol, laquelle définirait la masculinité. Je crois au contraire que ces hommes, par la vie qu’ils ont eue, qui n’est pas une vie ordinaire (le malheur extrême n’est pas ordinaire), ont glissé dans le crime. Tous les hommes ne sont pas des criminels en puissance.
La sociologue Irène Théry a publié un article très intéressant à propos du procès de Mazan, où elle développe l’idée de « viol d’opportunité » : « Ils n’avaient pas l’intention de violer, écrit-elle, ils n’avaient pas prévu leur crime, mais voilà, l’occasion s’est présentée. »
Cela ne dédouane pas ces violeurs, mais nous interpelle. Irène Théry précise : « Il suffit d’avoir, en situation, un sentiment alliant excitation sexuelle, mépris de la personne d’autrui et certitude de l’impunité. » Ce « il suffit » éclaire la banalité écoeurante de ce machisme masculin capable de passer à l’acte : un viol, même s’il n’est pas prémédité, est un viol. Je crois que quelqu’un qui, pour reprendre les trois catégories établies par Irène Théry, est « excité sexuellement » face à une femme qu’il violente, quelqu’un qui « méprise » cette personne et qui se croit permis de la violer parce qu’il a la « certitude de l’impunité » n’est pas un « homme ordinaire ». Certes, cela peut être un voisin, un ami, quelqu’un de la famille, et pas nécessairement un prédateur sexuel, mais ce n’est pas un homme ordinaire. Il n’est pas du tout « ordinaire » de violer une femme.
L’innommable du viol réside là, aussi bien pour les pervers que pour les « pauvres types » : dans le fait de n’envisager autrui que comme un objet, et précisément les femmes comme les réceptacles de leur besoin de dominer.
Chaque jour du procès, Gisèle Pelicot est présente, lumineuse. Je me demande comment elle fait pour supporter le récit de ces horreurs. Je crois qu’elle compte sur nous : oui, elle attend de nous que nous agissions, que nous pensions, que nous écrivions pour que les femmes ne soient plus seules au monde face aux viols dont elles sont victimes, pour que cesse l’impunité de la violence masculine, et que notre monde ne soit plus celui du règne des hommes. Elle a dit : « Je n’exprime ni colère ni haine. J’exprime ma détermination à ce qu’on change cette société »
C’est une parole historique.
Yannick Haenel. Charlie Hebdo. 13/ 11/2024
Une réflexion sur “Tristes âmes humaines”