Édifiant.

Revoir en Replay le documentaire : « Adoptions internationales, un scandale planétaire. » Passé sur Arte le mardi 12 novembre 2024 à 21 h.

Un cortège d’hôtesses de l’air, les bras chargés de bébés emmitouflés, débarque en 1960 sur le tarmac d’un aéroport. Au bout d’un couloir, des parents adoptifs fébriles les attendent, puis étreignent l’enfant tant désiré dans un tourbillon d’émotion… Un tableau se voulant idyllique

Aux larmes de bonheur succèdent les révélations sordides extraites de journaux télévisés européens : « usines à bébés », « adoptions illégales », « enfants volés »…

En réalité c’est l’écho de milliers d’enfants adoptés relaré dans une d’autres : celles menées partout dans le monde par les personnes adoptées dans un autre pays que celui de leur naissance. « La période du Covid a marqué un tournant, explique Christine Tournadre. Avec l’isolement, nombre d’adoptés se sont mis à gamberger. Ils ont commencé à faire leurs propres recherches sur les réseaux sociaux, ce qui a soulevé encore plus de questionnements ».

L’ex­pression entendue dans le film ne pourrait être mieux choisie : c’est « une vague qui déferle », constituée par les générations d’enfants adoptés dans les années 1980 et 1990. Quelques-uns livrent leur histoire dans le film : le journaliste Patrik Lundberg, né en Corée du Sud et adopté en Suède, a découvert que ses parents biologiques n’avaient jamais consenti à son adoption. Née sous la dictature de Pinochet au Chili, la Française Johanna Lamboley a’ été arrachée à sa mère biologique à l’âge de 5 ans. Aux Pays-Bas, Dilani Butink, née au Sri Lanka, a attaqué l’État pour avoir cautionné une procédure d’adoption illégale…

Sur les pas de ces lanceurs d’alerte, les documentaristes naviguent entre pays d’accueil et d’origine, mettant au jour l’ampleur des failles : partout, la marchandisation de l’adoption engendre des pratiques illicites (falsification de documents, réécriture de l’histoire des enfants…), des abandons forcés et des trafics criminels. « Il nous tenait à coeur de montrer le caractère systémique des fraudes, souligne Sonia Gonzalez. Les mécanismes de corruption, par exemple, sont similaires d’un pays à l’autre. C’est toujours le même genre d’intermédiaires qui est impliqué ».

Comment de telles dérives ont-elles pu s’étendre et persister, malgré la mise en oeuvre de la Convention sur la protection des enfants de La Haye, signée et majoritairement ratifiée par une centaine d’États depuis 1993 ? Pour donner à comprendre ce phénomène, le film inscrit habilement les parcours individuels dans une histoire globale de l’adoption internationale, qui débute au lendemain de la guerre de Corée (1950-1953).

Durant des décennies, les attentes des parents occidentaux en mal d’enfants sont « colossales », constate Christine Tournadre : « Elles créent un déséquilibre entre l’offre et la demande et entretiennent une concurrence entre les pays de départ et entre les différents agents de l’adoption. On va créer de faux orphelins pour nourrir ce marché ».

Cet essor recoupe la chronologie des conflits, des dictatures, des crises humanitaires, et se fonde, surtout, sur l’asymétrie des relations entre l’Occident et les pays du Sud : « Les États d’accueil ont fermé les yeux sur beaucoup de situations douteuses, poursuit Sonia Gonzalez. Ils ont facilité l’entrée de ces enfants sans grandes vérifications, alors que nombre d’entre eux étaient issus de dictatures et de régimes corrompus. Les trafics ont été possibles grâce à cette complaisance, qui elle-même traduit une certaine vision du monde. L’adoption internationale repose sur des mythes, notamment sur celui du sauveur blanc, aujourd’hui largement questionnés et déconstruits ».

Les adoptés qui demandent désormais des comptes se heurtent massivement au silence et à l’opacité. Un difficile accès à l’information également expérimenté lors du tournage. En Corée du Sud, pays pionnier de l’adoption internationale, impossible de rencontrer le moindre représentant officiel.

Au Chili, les autorités font traîner l’enquête ouverte concernant le scandale des vols d’enfants sous la dictature… Les pays d’accueil ne font pas mieux. L’Allemagne, particulièrement fermée sur la question, pratique la politique de l’autruche.

En France, les demandes des réalisatrices sont reçues avec suspicion par la Mission de l’adoption internationale : « Les portes se ferment, on ne peut pas discuter », résume Christine Tournadre (voir encadré). Les freins sont à la hauteur des enjeux : « Cette quête de vérité remue quelque chose de profond dans les pays adoptants, de l’ordre de la mauvaise conscience, ajoute sa coréalisatrice. Ils sont devenus complices de trafics d’enfants en pensant les sauver de la misère ou de la guerre ».

Si la démonstration est accablante, jamais le film ne tourne au réquisitoire sans nuance, soucieux d’éclairer des logiques complexes et opposées, au fil d’un montage ciselé. « II a été difficile de trouver l’équilibre entre les informations essentielles pour comprendre les enjeux et la dimension humaine, capitale sur un sujet qui charrie des souffrances extrêmement fortes. Il fallait le montrer en respectant la dignité de chacun », précise Christine Tournadre.

Nul n’est négligé, ni les adoptés animés par la nécessité de dissiper les ombres de leur passé pour avancer, ni les parents adoptifs confrontés aux réalités troubles qu’ils avaient occultées, ni les parents biologiques brisés par une vie vécue sans l’enfant qui leur a été enlevé. Alors que les adoptés nés au début des années 2000, lors du pic de l’adoption internationale, entrent dans l’âge adulte, c’est une nouvelle vague qui s’apprête à déferler, avec le même besoin de savoir. De quoi renforcer encore la pres­sion exercée sur chaque pays concerné, mis face au défi de la transparence et de la réparation.


Isabelle Poitte. Télérama. N° 3904. 06/11/2024


Revoir en Replay le documentaire : « Adoptions internationales, un scandale planétaire. » Passé sur Arte le mardi 12 novembre 2024 à 21 h.


Une réflexion sur “Édifiant.

  1. bernarddominik 15/11/2024 / 15h30

    Derrière de bonnes intentions on découvre le business des ONG, l’adoption mais aussi la santé, les greffes, la nourriture etc. Les requins ont des milliers de masques.

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