De l’utilisation politique des chiffres

La démocratie, c’est de la politique.
Mais aussi une affaire de maths.

Il faut au moins savoir faire une opération : si x est le nombre d’électeurs, et y le nombre de voix pour Trucmuche, y divisé par x multiplié par 100 donne le pourcentage de partisans de ce dernier. Cela paraît simple.

Mais il n’y a pas de démocratie sans un minimum de maîtrise des maths. C’est ce que montrent l’historien Paulin Ismard et le professeur d’histoire de la philosophie ancienne Arnaud Macé, dans leur livre La Cité et le Nombre. Clisthène d’Athènes, l’arithmétique et l’avènement de la démocratie (éd. Les Belles Lettres).

On sait que la démocratie est née en Grèce, aux environs du VIe siècle avant notre ère. Et en maths, il y a aussi de prestigieuses références grecques : Pythagore, Thalès, cela vous rappelle forcément des souvenirs (même si ce ne sont pas des bons).
Ce n’est pas un hasard si la démocratie a vu le jour dans le pays qui a le plus valorisé les calculs. Paulin Ismard précise que « la démocratie est basée sur l’idée qu’il faut savoir faire un minimum de répartitions, pour donner à chacun des parts égales, ou former des groupes en fonction de telle ou telle tâche ».

Et cela va encore plus loin.

Exemple concret : la réforme de Clisthène d’Athènes. Ce personnage politique grec met en place, vers 507 avant notre ère, une série de réformes basées sur de l’arithmétique. Ainsi, il divise la région d’Athènes en trois zones : le cœur de la cité, la petite couronne, et la banlieue éloignée. Des représentants sont ensuite tirés au sort dans chaque secteur.

Imaginez qu’on forme une assemblée en choisissant — aléatoirement — des représentants dans le XVIᵉ arrondissement de Paris, à Saint-Denis et dans une ville plus éloignée comme Melun. Cela ferait un beau brassage social !
Le concept semblerait saugrenu aujourd’hui, mais cette façon d’entendre le peuple est considérée comme l’« acte de naissance de la démocratie » (même s’il ne faut pas idéaliser la démocratie grecque antique, car elle excluait les femmes et les esclaves…).

En tout cas, pour ce genre de maths, pas besoin de triangle équilatéral ou de carré de l’hypoténuse, il suffit de divisions et de multiplications, comme pour les calculs transmis de génération en génération par les joueurs de dés, qui comptent leurs points, ou par les commerçants, qui recensent leurs gains.

En fait, les maths avaient d’abord des applications militaires, pour gérer la disposition des combattants, la répartition des tâches et des butins après les victoires. Paulin Ismard explique que « l’organisation de la société grecque s’est inspirée du même genre de calculs que ceux utilisés dans les guerres. On appliquait des règles mathématiques à la résolution des crises sociales et la démocratie est née de là ».

Il n’y a peut-être pas de démocratie sans maîtrise des maths, mais la réciproque n’est pas vraie. On peut, au contraire, utiliser les chiffres pour leurrer la population. Il n’y a qu’à voir les dernières législatives, qui ont conduit au gouvernement ceux qui ont récolté le moins de voix.

À chaque soir d’élection, on brandit des chiffres pour donner l’impression que le peuple a démocratiquement choisi et qu’il n’a plus qu’à fermer sa gueule. Il y a toujours un lien entre maths et politique, même s’il est parfois biaisé (pour mieux nous baiser) : de l’Antiquité grecque à aujourd’hui, la démocratie se sert toujours des maths, mais les maths ne sont pas toujours démocratiques.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 20/11/2024


2 réflexions sur “De l’utilisation politique des chiffres

  1. bernarddominik 29/11/2024 / 10h24

    Antonio Fischetti n’a pas compris que ce ne sont pas les électeurs qui sont importants, mais les candidats, le contrôle des candidatures est bien plus efficace et surtout plus certain que le contrôle des électeurs.
    C’est bien pour ça que LFI et le RN veulent la proportionnelle, car dans la proportionnelle, il n’y a pas de candidat surprise, les candidats sont tous choisis par les partis qui peuvent écarter les indésirables, il n’y a plus le lien électeur-élu. Grâce à divers procédés les candidats sont choisis par les groupes d’intérêt souvent sous-terrains, qui font des accords connus d’eux seuls, ainsi, on a déquillé Fillon avec un prétexte futile, pour placer Macron, car le programme de Fillon, c’était la fin de la gabegie qui alimente le capital, mais Macron a exagéré et maintenant le capital a peur de la sanction financière.
    Contrairement aux affirmations de Fischetti, dans un pays très divisé, la démocratie ce n’est pas donner le pouvoir à celui qui a le plus gros %, mais à celui qui fera consensus. En UK où il n’y a que 2 partis le plus gros % donné le pouvoir, mais dans un pays où il y a une bonne dizaine de partis, c’est le consensus qui fait foi, celui qui aura le moins d’opposition.
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    Je rajouterai un commentaire, dans un système à deux tours, au second tour la plupart des gens ne votent pas pour un candidat, mais contre l’autre. Et au vu des dernières législatives, bien peu de candidats ont eu un vote d’adhésion. Je n’appelle pas ça de la démocratie.

  2. Danielle ROLLAT 30/11/2024 / 23h11

    Il est vrai que la proportionnelle et l’égalité des circonscriptions en nombre d’électeurs inscrits seraient plus justes, plus démocratiques, chaque suffrage exprimé devrait pouvoir peser le même poids : je pense à une élection législative qui s’était déroulée dans les années 1970 et à un candidat bien connu.. dans une circonscription de l’Essonne, à qui il fallait nettement plus de voix que d’autres.. Tatchou.

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